1944 : naissance de l'Agence France-Presse (AFP)

En août 1944, des journalistes résistants investissent, place de la Bourse, les anciens locaux de l'agence Havas, occupés par l'Office français d'information (OFI), l'agence de presse collaborationniste qui lui a succédé.
Voici le récit de la naissance de l'Agence France-Presse (AFP), diffusé en août 2019 à l'occasion du 75e anniversaire de la libération de Paris.
20 août 1944: un petit groupe de résistants crée l'AFP
Par Juliette BAILLOT
Paris, 23 août 2019 (AFP) - Le 20 août 1944, cinq jours avant la libération de Paris, un petit groupe de résistants investit l'Office français d'information (OFI) et donne naissance à l'AFP.
Les huit « conspirateurs » se sont donné rendez-vous à 7 heures du matin, 13 place de la Bourse, au pied de l'immeuble décrépi de l'ancienne agence Havas, qui abrite l'OFI.
« Elle était devenue une agence de la propagande allemande », rappellera plus tard Gilles Martinet, un des « huit ». Le groupe dont il fait partie est surtout formé d'anciens rédacteurs d'Havas : Claude Martial-Bourgeon, Pierre Courtade, Max Olivier, Jean Lagrange, Vincent Latève, Basile Tesselin, auxquels s'est joint Claude Roussel, frais émoulu de l'Ecole normale supérieure.
La chaleur est lourde, les rues sont vides. On entend des fusillades. Un char allemand est immobilisé non loin, rue du 4 Septembre.
Le petit commando, accompagné de deux gardiens de la paix - les seuls à être armés, selon le témoignage de Basile Tesselin - envoyés par le Comité parisien de Libération, se faufile dans l'escalier, fait irruption dans la salle de rédaction. Dix têtes se lèvent, éberluées.
« Les premiers journaux libres vont paraître »

« Personne ne bouge, personne ne sort... Désormais, vous travaillerez pour la France, au lieu de travailler pour les Allemands », lance Martial-Bourgeon. Aucun ne bronche. On emmène un censeur allemand au sous-sol et on l'enferme.
On distribue les responsabilités : Martial-Bourgeon, l'aîné, prend les rênes, Gilles Martinet devient rédacteur en chef.
Rapidement, on prend contact avec les équipes des journaux clandestins: Combat, Défense de la France, Le Parisien Libéré, L'Humanité...
A 11h30, l'Agence Française de Presse, qui sera plus tard rebaptisée Agence France-Presse, publie sa première dépêche : « Grâce à l'action des Forces Françaises de l'Intérieur, les premiers journaux libres vont paraître (...). L'Agence française de presse leur adresse aujourd'hui son premier service. »
Ronéos et cyclistes
Jusqu'à la fin des combats, les dépêches sont tirées sur des ronéos rudimentaires et distribuées par cyclistes aux journaux et au PC de la Résistance.
Le 23, arrive Fernand Moulier qui a jeté avec d'autres à Londres les bases d'une Agence française indépendante dotée d'un embryon de réseau international. La jonction s'opère entre journalistes de la Résistance et ceux de la France libre.
L'équipe de la place de la Bourse va très vite s'étoffer. On dort sur place. Le personnel a fait main basse sur les réserves du Caneton, un restaurant proche ayant servi de mess aux officiers allemands. Au menu : terrines, foie gras et vins fins.
Des reporters sillonnent à vélo les environs de Paris à la rencontre des troupes alliées et de la 2e DB. A la préfecture, Basile Tesselin a fait installer un téléphone direct dans la salle de bains de l'appartement du préfet. C'est lui qui sera le premier, le 25, à annoncer l'entrée dans Paris du général Leclerc...

Nouveau modèle
« Tout avait été décidé un mois auparavant, la stratégie, la tactique et surtout l'objectif » : recréer une grande agence de presse française capable de faire entendre sa voix aux quatre coins du monde, l'héritière de l'agence Havas fondée en 1835, racontera-t-il plus tard.
Mais Havas était une entreprise privée, qui avait comporté une branche information et une branche publicité. « Les capitalistes qui géraient l'affaire s'étaient lassés de voir que l'information faisait perdre une bonne partie de l'argent que rapportait la publicité. D'où la séparation, en 1935, des deux activités et, par la force des choses, l'ingérence de l'Etat, moyennant une subvention, dans la branche information. »
« Nous ne voulions ni de l'un ni de l'autre de ces deux inconvénients: celui de la gestion privée, forcément capricieuse et trop attachée au seul intérêt financier, celui de l'ingérence étatique (...), moins préoccupée de l'intérêt de la France que de celui du parti au pouvoir », expliquera Basile Tesselin dans ses mémoires.
Le statut inédit de l'AFP mettra un certain temps à mûrir dans les esprits. Il sera créé par la loi du 10 janvier 1957, adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale, qui lui garantit son indépendance.