La chasse au scoop : de Staline à Ben Johnson

 

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La mort de Staline à la Une de L'Humanité, le 6 mars 1953 - Robert Delvac - AFP
La mort de Staline à la Une de L'Humanité, le 6 mars 1953 .Robert Delvac - AFP

Sorte de Graal pour des agences de presse soucieuses d'aller plus vite que la concurrence, le scoop est une information importante qu'un média est seul à détenir et à diffuser.

Cette exclusivité peut durer quelques minutes ou quelques heures, le temps pour les autres médias d'obtenir une confirmation. En attendant, ces derniers peuvent reprendre le scoop mais par honnêteté et prudence citent généralement le média qui en est l'auteur.

L'AFP a obtenu des scoops retentissants, certains célèbres, d'autres moins connus.

« Staline décéda »

En mars 1953, l'AFP est la première à annoncer la mort du leader soviétique Joseph Staline, grâce à son service d'écoute radiophonique parisien.

Depuis l'annonce le 4 mars d'une attaque cérébrale qui a laissé Staline paralysé, le journaliste russophone Alexis Schiray, basé à Paris, est sur le qui-vive et écoute sans relâche Radio-Moscou.

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Les premières dépêches de l'AFP annonçant la mort de Staline - AFP
Les premières dépêches de l'AFP annonçant la mort de Staline - AFP

Le 6 mars en pleine nuit, la radio officielle interrompt son programme musical et un présentateur annonce laconiquement le décès de Staline. A l'écoute, Alexis Schiray envoie une dépêche de type flash (voir lexique) en lettres capitales « STALINE DECEDA », diffusée à 2H11, heure de Paris, suivie de nombreux développements.

L'AFP est la seule dans le monde occidental à avoir capté la brève annonce qui précède d'un quart d'heure un bulletin d'information plus long de Radio-Moscou et devance largement les agences concurrentes. C'est le premier grand succès mondial de l'AFP en terme de rapidité.

« Tous les otages sont morts »

Le 5 septembre 1972, aux Jeux olympiques de Munich, un commando palestinien prend en otage neuf athlètes israéliens. Après une journée de négociations, ravisseurs et otages se rendent à l'aéroport pour embarquer vers l'Egypte. La police ouvre le feu, un massacre s'ensuit : tous les otages périssent.

Les autorités allemandes continuent de diffuser des informations rassurantes. Mais le reporter de l'AFP Charles Biétry aux abords de l'aéroport tombe nez à nez avec le maire de Munich qui lui avoue l'issue tragique.

A 2H16, l'AFP est la seule à annoncer dans une dépêche de type bulletin (voir lexique) : « Tous les otages sont morts ». L'exclusivité durera 56 minutes, le temps pour les autorités allemandes d'organiser une conférence de presse et de confirmer la tragédie.

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Des négociateurs discutent avec un preneur d'otages au village olympique à Munich - AFP
Des négociateurs discutent avec un preneur d'otages au village olympique à Munich - AFP

« C'est un scoop unique dans les annales du journalisme de l'après-guerre, compte tenu de la gravité de l'événement et la présence à Munich de plus de deux mille journalistes, photographes et cameramen », écrivent les journalistes Jean Huteau et Bernard Ullmann dans leur livre « AFP, une histoire de l'Agence France-Presse ».

« Ben Johnson contrôlé positif »

Nouveaux Jeux olympiques, nouveau scoop pour l'AFP. A Séoul en 1988 : le sprinter canadien Ben Johnson bat le record du monde du 100 mètres, devant l'Américain Carl Lewis, levant un doigt victorieux vers le ciel sur la ligne d'arrivée, le 24 septembre.

Deux jours plus tard, un journaliste de l'AFP apprend que des journaux sud-coréens vont annoncer le lendemain que Ben Johnson a été contrôlé positif au test anti-dopage.

Le chef du service des sports Michel Hénault contacte dans la nuit à son hôtel Alexandre de Mérode, président de la commission médicale et vice-président du CIO, qu'il connaît bien. Ce dernier lui confirme l'information, ajoutant qu'il demandera la disqualification de l'athlète.

L'AFP envoie l'information avec plus de deux heures d'avance sur la concurrence. Alexandre de Mérode est devenu injoignable : il a demandé à son hôtel qu'on ne le dérange plus après le coup de fil tardif de l'AFP.

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Ben Johnson franchit en tête la ligne d'arrivée du 100 mètres aux JO de Séoul - Romeo Gacad - AFP
Ben Johnson franchit en tête la ligne d'arrivée du 100 mètres aux JO de Séoul .Romeo Gacad - AFP

A Paris, le journal Libération salue : l'AFP gagne la « médaille d'or du scoop ».

Sartre 1964 : le scoop oublié

« A l'AFP, il y a une liste connue des grands scoops historiques. La mort de Staline, la mort des otages israéliens aux JO de Munich, et le dopage de Ben Johnson aux JO de Séoul sont une sorte de trinité », écrit Hugues Honoré.

Ce journaliste de l'AFP s'est penché sur un scoop tombé dans l'oubli : le refus de Jean-Paul Sartre d'accepter le prix Nobel de littérature le 22 octobre 1964. Il a interrogé le journaliste à l'origine du scoop, l'écrivain François de Closets qui, à l'époque, était reporter à l'AFP.

Ce dernier raconte : « Ce midi-là, on apprend que Sartre a le prix Nobel. Presque tout le monde est sorti déjeuner. Le rédacteur en chef, tout excité, passe devant moi et me demande : vous savez où on peut trouver Sartre, vous ? Je réponds qu'il déjeune toujours à Montparnasse. Il me dit d'y aller, alors je fonce à la Coupole sur mon scooter. Pas de Sartre. Je donne un pourboire et on me dit d'aller voir en face, au Select. Pas de Sartre non plus. On me souffle que parfois il va à L'Oriental à Denfert-Rochereau. Il y avait trois tables d'occupées, et il était là en tête-à-tête avec Simone de Beauvoir. Il mangeait un petit salé. Par respect pour les convenances je lui laisse finir son plat. Je m'approche et je me présente : " bonjour, François de Closets, journaliste à l'AFP ". Je lui apprends qu'il a eu le prix Nobel. Là, il a été manifestement étonné.

Je lui demande s'il accepte le prix. Il me dit : " ah mais non, je le refuse. Je le refuse et vous pouvez l'écrire ! " Je lui demande pourquoi. Il me répond : " ça, je le réserve aux Suédois " . Et je le laisse finir son repas. Tout de suite, je cours au sous-sol pour téléphoner la nouvelle à l'AFP. Il devait être deux heures, deux heures moins le quart. Et puis je rentre. Je ne me rendais pas compte que c'était un tel scoop.

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Jean-Paul Sartre quitte le restaurant L'Oriental le 22 octobre 1964 - AFP
Jean-Paul Sartre quitte le restaurant L'Oriental le 22 octobre 1964 - AFP

Je me disais que d'autres journalistes allaient le trouver. Mais les heures passent et ça se met à carillonner à l'AFP ! Les journalistes ne le trouvaient pas. Mais comment vous avez eu Sartre ? Et où on peut le contacter ? À cinq heures, toujours pas un mot de lui. Je sens que tout le monde est nerveux autour de moi. Mais, François, il ne vous a rien dit d'autre ? Il n'a pas mis de conditionnel ? Et je commence à penser que je suis foutu. Pour moi, si personne ne peut le joindre c'est qu'il discute avec ses amis, et qu'ils lui ont expliqué qu'il ne pouvait pas refuser. Il va forcément réapparaître et dire qu'il accepte le prix Nobel. »

Heureusement, le soir même Sartre confirme son refus et expose ses motifs.

 

 

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Munich 72 : la fête endeuillée - archive audio de l'émission La fabrique de l'histoire sur France Culture - INA