Un média traditionnel face aux réseaux sociaux
En quelques années, la montée en puissance des réseaux sociaux a bouleversé l'univers des médias traditionnels : comment l'AFP fait face et interagit avec les réseaux communautaires ?
Grégoire Lemarchand, responsable des réseaux sociaux à l'AFP et son collègue Rémi Banet expliquent comment l'agence tire parti de Twitter lors d'un événement comme un attentat, dans cet article extrait du blog Making-of de l'AFP.

Reporters involontaires
Quelques minutes après les explosions qui ravagent l'aéroport de Bruxelles-Zaventem le 22 mars 2016, les images de l'attentat commencent à déferler sur les réseaux sociaux.
Toutes les conditions sont réunies pour cela : la tuerie a lieu dans un endroit où sont rassemblées des milliers de personnes provenant de tous les pays, dans une métropole où les communications mobiles fonctionnent parfaitement.
Une première vidéo, très forte, montre des gens qui s'enfuient en courant de l'aérogare d'où s'échappe de la fumée. En la voyant, on comprend tout de suite que quelque chose de grave vient de se produire. Un peu plus tard arrivent les images de victimes en sang dans les nuages de poussière.

Les journalistes ne peuvent pas être partout, tout le temps. Depuis quelques années, ce qu'on appelle l'UGC (« User Generated Content »), le contenu généré par les utilisateurs des réseaux sociaux témoins occasionnels d'un événement, joue un rôle de plus en plus crucial pour donner la mesure de l'importance d'une information, et offrir au public la vision la plus exacte possible de ce qui vient de se produire.
Pour nous, reporters, cela signifie qu'il y a désormais deux terrains. Il y a d'abord le terrain physique, celui où se déroule l'événement et qui souvent devient vite inaccessible, bouclé par la police ou trop dangereux pour s'y lancer. Et il y a aussi le terrain immatériel, celui où les témoins d'un drame déposent leurs photos et leurs vidéos prises sur le vif, et sur lequel il nous faut tout de suite partir à la chasse.
La chasse ? Le mot peut choquer. Tout comme le photographe qui pointe son objectif vers une victime et qui se fait insulter par ceux qui assistent à la scène, le journaliste qui traque l'UGC se fait facilement traiter de « rapace » ou de « charognard ».
Et pourtant, il faut le faire. Pour témoigner de la réalité sur le moment, en complément du travail qu'effectueront après-coup nos photographes et reporters vidéo professionnels. Le tout avec des garde-fous et des principes moraux, bien sûr.

Gare aux manipulateurs
Notre première priorité est de faire le tri : nous focaliser sur les photos et les vidéos pertinentes, celles qui répondent aux critères éditoriaux habituels de l'AFP, à savoir celles qui apportent une information au public.
Notre politique consiste à éviter les scènes sanglantes, purement voyeuristes ou dégradantes pour les victimes, même si dans le cas présent très peu circulent sur le web.
Il s'agit aussi d'éviter les pièges habituels, les contenus suspects, les manipulateurs qui postent n'importe quoi parfois dans le seul but de tromper les journalistes. Ce matin-là, plusieurs médias utilisent à tort des images prises lors d'un attentat à Moscou en 2011 et présentées comme tournées le jour-même dans le métro bruxellois.
Une fois une image intéressante repérée, nous contactons l'utilisateur qui l'a publiée. C'est délicat. Une personne qui vient d'assister à un attentat qui a fait des dizaines de morts a de fortes chances d'être en état de choc. Il ne s'agit pas de la harceler.
D'un autre côté, on peut légitimement supposer qu'un témoin qui met une image à disposition de tous sur un réseau social comme Twitter est indemne, qu'il est conscient de ce qu'il fait, qu'il désire que cette image soit vue par le plus grand nombre possible. De fait, la plupart des utilisateurs que nous contactons sont partants pour témoigner, pour voir leurs images publiées.
Il faut aller très vite, avant que des centaines de journalistes du monde entier ne se mettent à harceler l'auteur d'un UGC intéressant, parfois sans aucun tact, l'incitant à ne plus répondre à personne.
Nous nous assurons avant toute chose qu'il est sain et sauf et en sécurité. Nous lui demandons s'il est bien l'auteur du contenu qu'il a mis en ligne et si c'est le cas nous sollicitons son autorisation écrite d'utiliser ce qu'il a publié.
Respect du droit d'auteur
Certains médias ne s'embarrassent pas de cette formalité et publient tout de suite ce qu'ils trouvent en ligne. Mais l'AFP est une agence mondiale, les images que nous distribuons peuvent se retrouver publiées dans les médias du monde entier, ce qui exige de nous un strict respect du droit d'auteur.
Nous demandons donc à l'auteur une autorisation écrite par mail, ou tout du moins sur Twitter. Entretemps nous avons bien évidemment effectué une rapide enquête d'authentification.
La photo qui figure en haut de cet article a été reprise par le New York Times, The Economist, et de très nombreux autres médias du monde entier. Elle a été prise par un passant qui l'a publiée sur Twitter à 11H05 avec le hashtag #Maelbeek.
A 11H13, nous demandons à cette personne l'autorisation de la publier, qu’elle nous accorde à 11H29 sur Twitter, puis par email à 12H20. Cet utilisateur compte à peine une cinquantaine de followers sur Twitter, et sa photo incroyablement forte n'a, à ce jour, été retweetée que deux fois. Seule une surveillance attentive et intuitive de Twitter nous a permis de la repérer.