La bataille du « droit voisin »

D'un côté des médias traditionnels qui cherchent à se défendre contre la diffusion gratuite de leurs contenus sur internet. De l'autre des géants du numérique décidés à préserver leur modèle basé sur la gratuité.
La bataille du « droit voisin du droit d'auteur » oppose des professionnels de l'information aux mastodontes que sont Google ou Facebook.
La notion de « droit voisin » a été conçue pour aider les éditeurs de journaux et magazines, ainsi que les agences de presse à se faire rémunérer par les géants de l'internet lorsque leurs contenus sont réutilisés sur la Toile.
Il a été institué par l'article 15 de la directive européenne sur le droit d'auteur, adoptée en mars 2019 par le Parlement européen, les modalités d'utilisation des articles et leur prix restant à négocier entre éditeurs de presse et plateformes.
La France a été le premier pays de l'UE à appliquer cette réforme, par une loi adoptée le 24 juillet 2019, entrée en vigueur trois mois plus tard.
Face à la nouvelle législation, les grandes entreprises du Web sont entrées en résistance.

Google refuse de payer les éditeurs de presse pour leurs contenus et les incite à accepter des rediffusions gratuites. Le numéro un de la recherche en ligne explique que ces rediffusions génèrent un trafic énorme vers les sites des éditeurs qui, du coup, gagnent en visibilité et fréquentation.
Dans une tribune publiée le 27 août 2018 dans des médias européens, Sammy Ketz, ex-directeur du bureau de l’AFP à Bagdad, explique pourquoi il est crucial de protéger la presse du « siphonnage » opéré, selon lui, par les géants de l'internet.
Droits voisins : une question de vie ou de mort
J'effectuais un reportage à Mossoul, l'ancienne capitale de l'Etat islamique, sur la rentrée des classes après trois ans de fermeture par les jihadistes et je réfléchissais à la manière dont j'allais raconter le plaisir incommensurable ressenti par les enfants de cette ville martyre de retrouver les bancs de l'école qui leur avaient été interdits.
J'étais assis avec le photographe, le vidéaste et le chauffeur de l’AFP dans un restaurant avant de repartir pour Bagdad, quand j'ai lu sur mon ordinateur un article qui m'a interloqué sans vraiment m'étonner, sur les débats européens relatifs aux « droits voisins » et au projet de leur application aux entreprises de presse.
Après cinq ans passés à sillonner la Syrie dévastée par la guerre où j'avais manqué à plusieurs reprises de perdre la vie sous les balles de tireurs embusqués ou les obus d'artilleurs chevronnés, je venais d'arriver en Irak pour la troisième fois depuis l'invasion américaine de 2003.
Soyons concrets, en plus de 40 ans de carrière, j'ai vu le nombre de journalistes sur le terrain diminuer de manière constante alors que les dangers n'ont cessé de croître. Nous sommes devenus des cibles et les reportages coûtent de plus en plus cher. Finie l'époque où j'allais à la guerre, en veste, ou en bras de chemise, un carnet dans ma poche, aux côtés du photographe ou du vidéaste.
Aujourd'hui, il faut des gilets pare-balles, des casques, des voitures blindées, parfois des gardes du corps pour éviter d'être enlevés, des assurances. Qui paie de telles dépenses ? Les médias et cela est onéreux.

Assurer une information fiable, pluraliste, complète
Or les médias qui produisent les contenus et qui envoient leurs journalistes risquer leur vie pour assurer une information fiable, pluraliste et complète, pour un coût de plus en plus élevé ne sont pas ceux qui en tirent les bénéfices. Ce sont des plateformes qui se servent sans payer. C'est comme si vous travailliez mais qu'une tierce personne récoltait sans vergogne et à l'œil le fruit de votre travail. Si du point de vue moral c'est injustifiable, du point de vue de la démocratie ça l'est encore plus.
Combien d'amis ont cessé de raconter car leur média fermait ou ne pouvait plus payer. Les médias ont subi longtemps avant de réagir, s'en prenant aux conséquences plutôt qu'aux causes. Faute d'argent, on licencie les journalistes au point d'arriver parfois à la caricature : un journal sans journalistes ou presque. Désormais, ils veulent faire valoir leurs droits pour pouvoir continuer à informer, ils demandent que soient partagées les recettes commerciales avec les producteurs de ces contenus, qu'ils soient médias ou artistes. C'est ça les « droits voisins ».
Et, bien sûr, il faut cesser de gober le mensonge colporté par Google et Facebook selon lequel la directive sur les « droits voisins » menace la gratuité d'internet, NON. La gratuité existera sur internet car les géants du net, qui captent actuellement les contenus éditoriaux GRATUITEMENT et engrangent des recettes publicitaires de ce fait, peuvent rétribuer les médias sans faire payer les consommateurs.
Difficile ? Impossible ? Pas du tout. Facebook a réalisé un bénéfice en 2017 de 16 milliards de dollars et Google de 12,7 milliards dollars. Il faut tout simplement qu'ils paient leur écot. Ainsi les médias continueront à vivre et, eux, participeront au pluralisme et à liberté de la presse auxquels ils se déclarent attachés.