Un procès qui ne cesse d'être plaidé

 

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Déportés au camp de Pithiviers en mai 1941 - AFP
Déportés au camp de Pithiviers en mai 1941 - AFP

Par Anne-Marie LADOUES

Le procès Pétain, expédié en trois semaines juste après la fin des hostilités, n'a pour autant pas cessé d'être plaidé pendant les décennies suivantes, les historiens continuant à s'interroger sur les responsabilités du vieux maréchal et de son entourage pendant l'Occupation.

Pendant longtemps, jusqu'aux années 1970, a prévalu la thèse, dans l'opinion publique française, que le régime de Vichy avait trahi en collaborant avec l'ennemi mais que Philippe Pétain, toujours vu comme le héros de Verdun, avait, malgré tout, essayé de sauver ce qui pouvait l'être....

L'ouvrage de Robert Aron, « L'histoire de Vichy », publié en 1954 - immédiatement après les lois d'amnistie de 1951 et 53 votées en faveur des collaborateurs condamnés dans le cadre de l'épuration judiciaire -, fera figure de référence jusqu'aux années 70.

Ce livre, basé essentiellement sur les documents des procès de la Libération, reprenait, pour l'essentiel, les arguments de la défense de Pétain pendant le procès. A savoir que le vieux maréchal avait servi de « bouclier » pour protéger les Français - le général de Gaulle étant « le glaive » - et qu'il avait mené un « double jeu » tant auprès des Allemands que des Alliés anglo-saxons.

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Adolf Hitler photographié à Paris le 23 juin 1940 avec l'architecte Albert Speer et le sculpteur Arno Breker - AFP
Adolf Hitler photographié à Paris le 23 juin 1940 avec l'architecte Albert Speer et le sculpteur Arno Breker - AFP

Au début des années 70, Vichy redevient un sujet d'études pour les historiens. En 1971, René Rémond organise un premier colloque sur le sujet. La même année, la sortie et le succès, par le bouche à oreille, du film « Le chagrin et la pitié » de Marcel Ophüls, chronique de la vie d'une ville de province entre 40 et 44, témoigne d'un changement de climat, d'une prise de conscience des Français.

Mais c'est surtout la traduction, en 1973, de l'ouvrage de l'historien américain, Robert Paxton, « La France de Vichy », qui marquera une rupture dans l'interprétation de la période.

S'appuyant sur des archives allemandes et sur celles de la commission française d'armistice, Paxton affirme que le gouvernement de Vichy a, non seulement collaboré avec l'occupant allemand, mais qu'il a souvent devancé ses ordres. Le régime de Pétain, ajoute-t-il, a également cherché à s'associer à l'« ordre nouveau » des Nazis avec son projet de « Révolution nationale », idéologie officielle du régime de Vichy.

L'historien américain démontre en particulier que la loi sur les dénaturalisations (22 juillet 1940) et le premier statut des Juifs (octobre 1940) ont été des initiatives françaises prises sans la moindre pression de l'occupant. Par ces textes, le régime de Vichy interdisait aux Juifs français d'exercer un certain nombre de professions comme fonctionnaire ou enseignant (loi du 3 octobre 40) tandis que les Juifs étrangers devaient être internés dans des camps dans le sud du pays (loi du 4 octobre 40).

Une démonstration appuyée par la découverte, en octobre 2010, d'un document original (authentifié) sur ce statut des Juifs d'octobre 1940, annoté de la main du maréchal Pétain et révélant que le chef de l'Etat avait personnellement exigé un durcissement du texte.

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Philippe Pétain photographié dans la prison du Portalet (sud de la France) où il fut détenu d'août à novembre 45 avant d'être transféré à l'île d'Yeu - AFP
Philippe Pétain photographié dans la prison du Portalet (sud de la France) où il fut détenu d'août à novembre 45 avant d'être transféré à l'île d'Yeu - AFP

Paxton souligne aussi que le concours de Vichy a permis aux Allemands de réaliser plus facilement tous leurs projets - pillage économique et alimentaire, déportation des Juifs, exil forcé de la main-d'œuvre en Allemagne avec le STO -.

Quant au supposé double jeu de Vichy, il n'aurait jamais existé. Les rares contacts officieux et sans suite avec Londres, fin 1940, « démesurément gonflés et surinterprétés après la guerre par les partisans de Vichy, ne pèsent rien au regard de la réalité de la Collaboration », souligne Paxton.

Le journaliste et historien Henri Amouroux a pour sa part apporté une contribution décisive avec la publication, à partir de 1976, de « La grande histoire des Français sous l'Occupation », en 8 tomes - tirée à plus de 2 millions d'exemplaires -, devenu un ouvrage de référence.

Dans les années qui ont suivi la parution de « La France de Vichy », de nombreux historiens se sont réclamés comme les héritiers de Paxton, tels Henry Rousso ou Jean-Pierre Azéma qui a parlé de « révolution paxtonienne ».

Aujourd'hui, les thèses de Paxton sont davantage nuancées, voire critiquées. Ainsi l'historien et avocat Serge Klarsfeld s'inscrit en faux contre la thèse défendue par Paxton dans « Vichy et les Juifs » (1981), selon laquelle une majorité de la population française aurait apporté son soutien à la législation antisémite de Vichy.

D'autres, comme Léon Poliakov ou le franco-israëlien Alain Michel (cité récemment par Eric Zemmour dans « Le suicide français ») considèrent que le régime de Pétain, bien qu'antisémite, a cherché et en partie réussi à amortir l'impact de la déportation des Juifs de France.

Marc Ferro, pour sa part, reconnaît des « erreurs d'appréciation » de Paxton sur la Résistance.

En tout état de cause, les présidents Jacques Chirac en 1995 et François Hollande en 2012 ont sans ambiguïté reconnu la responsabilité de « l'Etat français » au travers du régime de Vichy dans la déportation des Juifs.