Le premier témoin, Paul Reynaud

 

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Le président du conseil Paul Reynaud et des ministres en juin 1940 à Paris - AFP
Le président du conseil Paul Reynaud et des ministres en juin 1940 à Paris - AFP

Le 23 juillet, jour de l'ouverture du procès Pétain, en fin d'audience, la Cour reçoit la déposition du premier témoin, l'ancien président du Conseil Paul Reynaud.

Face à la débâcle de l'armée française en juin 1940, Paul Reynaud était partisan de faire capituler ce qui restait d'armée en métropole et de transférer gouvernement, flotte et aviation en Afrique du Nord pour continuer la guerre. En désaccord avec les principaux membres de son gouvernement et responsables militaires qui, eux, veulent demander l'armistice aux Allemands, il démissionne le 16 juin et cède la place au maréchal Pétain.

Pétain le fera arrêter, comme un des responsables de la défaite, le 7 septembre 1940. Après l'occupation de la zone libre en novembre 1942, il sera déporté par les Allemands au camp de Sachsenhausen puis au château d'Itter d'où il sera libéré le 7 mai 1945 par les troupes alliées.

Voici sa déposition - qui se poursuit le 24 juillet - relatée par le journaliste Géraud Jouve, ancien de l'agence Havas, devenu directeur de Radio Brazzaville, station officielle de la France libre, et l'un des fondateurs de l'AFP à la Libération.

Paul Reynaud, d'emblée, pose le problème comme il convient de le poser. C'est un peu une plaidoirie pour lui-même (il s'excuse en passant de ses erreurs), mais c'est surtout un réquisitoire contre Pétain qui dépasse une simple déposition de témoin.

Pendant une heure, jusqu'à la clôture de cette première séance, Reynaud tient toute la salle en haleine. Pétain tend l'oreille, quand Reynaud rappelle qu'il fut emprisonné sans jugement ni motif, qu'il fut livré à l'ennemi, quand il évoque Georges Mandel qui n'est pas revenu, et qu'il se tourne vers Pétain, ce dernier frémit et ne feint plus de ne pas entendre.

Toute l'argumentation de Pétain, « sa grande pitié du royaume de France » qu'il aurait sauvé des exactions de l'ennemi, se trouve détruite quand Reynaud, en le regardant s'écrie : « S'il y a un accusé, il y a aussi une victime, et c'est la France ».

Après cet exorde pathétique, l'ancien président du Conseil prend son temps. Il remonte à l'avant-guerre, à la formation du culte Pétain, à la conjonction Pétain-Weygand.

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De gauche à droite, le général Gamelin, Michel Clémenceau, un soldat américain et Paul Reynaud devant le château d'Itter peu après sa libération en mai 1945 Eric Schwab - AFP
De gauche à droite, le général Gamelin, Michel Clémenceau, un soldat américain et Paul Reynaud devant le château d'Itter peu après sa libération en mai 1945 Eric Schwab - AFP

Quand la séance est interrompue, à 18 h 30, la salle est toute frémissante. Elle sent que l'accusation maintenant se précise, que les arguments de l'accusé ne tiennent pas sous les précisions. Quand Paul Reynaud termine, on pressent qu'il va accuser Pétain d'avoir usurpé le pouvoir pour satisfaire ses haines et son ambition politiques.

Le 24 juillet, reprise de l'audition de Paul Reynaud.

Reynaud est en forme. Sa déposition oscille constamment entre le plaidoyer pro-domo et le réquisitoire contre Pétain et Weygand.

C'est le drame de la IIIe République qui s'étale devant la Haute Cour : le spectacle de l'impuissance des ministres et des présidents du Conseil devant une coalition de maréchaux et de généraux que cette République a comblés d'honneurs.

Tout au long de la déposition de Paul Reynaud, ce drame s'affirme.

A Bordeaux, au conseil du 15 juin, Paul Reynaud met Pétain en demeure de choisir entre la demande d'armistice, que le gouvernement ne veut pas, ou l'ordre à l'armée de cesser le feu. Pétain se réfugie derrière Weygand.

Constamment le pouvoir civil est tenu en échec. Oh, Clémenceau ! Le grand tribun républicain qui savait faire obéir les militaires est bien disparu.

Paul Reynaud dépeint par le menu les manœuvres de Pétain. Le maréchal s'abrite déjà derrière des arguments humanitaires. Il veut épargner la France. C'est toute son argumentation. On la retrouvera à Vichy. C'est pour épargner à la France des épreuves qu'il ira à Montoire, qu'il prêchera la collaboration, qu'il déportera les Français, qu'il les livrera à la Gestapo et aux chambres à gaz.

Dès Bordeaux, le prétexte est trouvé.

Paul Reynaud va plus loin. Il ne se contente pas d'ôter à Pétain le masque humanitaire, il fait apparaître derrière le golem chamarré d'or des ambitions politiques inassouvies, la haine du régime républicain qui anime Pétain dès 1934.

Lorsque Reynaud démissionne (le 16 juin 1940), Pétain a sa liste de gouvernement toute prête. Il y a même Paul Faure, « pour embêter Léon Blum ».

La hargne du personnage Pétain, qui n'a pas encore surmonté la peur du Front populaire, est tout entière dans cette remarque.

Pétain circonvient Darlan parce qu'il lui faut l'obéissance de la flotte pour faire l'armistice que demande Hitler. Il circonvient Darlan en lui faisant miroiter le poste de premier consul, la République abolie.

Il essaie d'intimider les juges pour faire condamner Reynaud et Mandel.

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Une mère et sa petite fille en mai 1940, lors de l'exode, fuyant l'avancée de l'armée allemande - AFP
Une mère et sa petite fille en mai 1940, lors de l'exode, fuyant l'avancée de l'armée allemande - AFP

Reynaud s'étend longuement sur cette corruption pré-vichyste. Il y a encore des hommes honnêtes en France : En 1940, Pétain a beaucoup de peine à trouver des créatures dociles. Il s'emploiera pendant cinquante mois, avec l'aide des Allemands, à pervertir et à démoraliser la France pour mieux asseoir son pouvoir.

A travers la déposition de Reynaud, un Pétain peu connu apparaît : c'est le soldat défaitiste qui condamne l'offensive sur le terrain militaire, sans doute parce que toutes ses vertus offensives sont tournées vers la réaction sur le plan social et politique.

Pétain n'apparaît pas seulement comme un mauvais général, mais aussi comme un mauvais Français. En avril 1940, il sait que le système de défense qu'il a prôné ne peut tenir. Il ne crie pas l'alarme, mais il multiplie ses démarches pour s'emparer du pouvoir.

Quand le président ordonne, à 14 h 49, une suspension de séance, les linéaments du complot Pétain commencent à se dessiner nettement.