"Impressions d'audience" sur l'audition de Laval

 

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Philippe Pétain et Pierre Laval en novembre 1942 à Vichy - AFP
Philippe Pétain et Pierre Laval en novembre 1942 à Vichy - AFP

Voici, en date du 3 août 1945, un papier de Fernand Moulier sur l'audition de Pierre Laval, intitulé « impressions d'audience ». Cette catégorie de dépêches, sortes d'éditoriaux, venait régulièrement ponctuer les comptes rendus d'audience quotidiens.

L'auteur ne prend aucun gant avec celui que la défense de Pétain qualifie de « mauvais génie » du maréchal.

Fernand Moulier, 32 ans à peine en 1945, a été jusqu'à la constitution de l'AFP le 20 août 1944, le directeur de l'AFI (Agence française indépendante), fondée par les journalistes de Havas qui n'ont pas accepté la défaite et se sont installés à Londres pendant la guerre. Il fera toute sa carrière à l'AFP.

PARIS, 03 août 1945 (AFP) - Il y a quelque chose de rassurant dans la déposition de Laval. Avec lui, pour la première fois depuis le début du procès, le fameux double jeu dont tant d’accusés - voire de témoins - se prévalent, n’est même pas évoqué. Laval, plus noiraud, plus agressif que jamais, n’est maquignon que dans la forme. Le fond de sa pensée est d’une limpidité réconfortante : il a voulu la victoire de l’Allemagne, il a donné à fond dans la collaboration avec l’occupant et en juin 1940 il ne croyait pas à la victoire des Britanniques, mais il était convaincu que la République était bien morte.

Mais cet ancien avocat, dont la roublardise lui avait valu une certaine notoriété, se coupe d’une manière enfantine lorsqu’il parle de « l’agression en Normandie » (le débarquement des Alliés).

« L’agression en Normandie » : ces seuls mots qu’il prononce d’une voix tranquille et qui provoquèrent de vifs remous dans l’assistance trahirent et condamnent l’homme, sa pensée et son passé.

Dans la deuxième partie de cette onzième audience, M. de La Pomeraye, secrétaire général du Sénat, vient confirmer une parole, déjà connue, que Laval avait prononcée lorsque Pétain signa les actes constitutionnels lui donnant pleins pouvoirs : « Et voilà, dit alors Laval, comment on renverse la République ».

Laval aura beau ensuite proclamer sans rire qu’il aime la République, qu’il n’était pas cagoulard et qu’il était contre la monarchie, ses paroles sont là, et il ne les a même pas démenties.

Car Laval croit avoir trouvé la bonne tactique en ne répondant pas aux questions ou en interrompant celui qui lui en pose. Il préfère les digressions qui, comme le fera remarquer un juré, n’ont que faire avec le procès Pétain.

Il a le sens de l’anecdote et il n’épargne aucun détail lorsqu’il relate l’entrevue de Montoire, son arrestation du 13 décembre (1940), ses entretiens avec Goering, Ribbentrop - il dit « Monsieur Ribbentrop » -, Krugg Von Nidda (envoyé spécial du Führer), Hitler. On croirait entendre la lecture d’un scénario, bien monté d’ailleurs. Il faudra une heure d’une telle mascarade avant que le président Mongibeaux secondé par le président du groupe des jurés résistants, amènent Laval à répondre à la question qui constitue le fond du débat : Pétain était-il venu à Montoire sans répugnance et sans réticence ?

« Pour Montoire, dira Laval, comme si ce n’était qu’une incidence dans son long monologue, Pétain était en plein accord avec moi. C’était évident ».

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Un père emporte son enfant, fuyant les bombardements et l'arrivée des troupes allemandes en mai 1940 - AFP
Un père emporte son enfant, fuyant les bombardements et l'arrivée des troupes allemandes en mai 1940 - AFP

Auparavant, il avait dit sans sourciller, en s’irritant des murmures de l’assistance : « en octobre 1940, est-ce qu’un homme sensé pouvait imaginer autre chose que la victoire de l’Allemagne ? » Le général de Gaulle et ceux qui s’étaient groupés autour de lui à Londres, les résistants qui, à cette époque, commençaient à se consulter en France, étaient-ils donc insensés ?

Et Laval aura beau invoquer les raisons d’Etat pour justifier sa trop fameuse parole : « je souhaite la victoire de l’Allemagne », il ne peut convaincre personne. Il voulait, dit-il, créer un climat de confiance pour que les exigences des Allemands soient moins dures. Or, c’est peu après qu’il eut prononcé des noires paroles que la répression allemande dans toute la France se faisait plus violente que jamais.

Pendant toute cette audience, l’affaire Pétain semblait se juger dans une autre salle. Ce n’est qu’à la fin que Pétain tient à préciser qu’il n’avait jamais su que Laval n’avait pas supprimé de son texte radiodiffusé la phrase : « je souhaite la victoire de l’Allemagne ».

« J’ai bondi », dit-il.

Ainsi brusquement Pétain semble avoir recouvré et sa mémoire et son acuité auditive.