L'ouverture du procès Pétain

Extraits d'une dépêche de l'AFP, en date du 23 juillet 1945, sur l'ouverture du procès Pétain au Palais de Justice de Paris.
PARIS, 23 juillet 1945 (AFP) - A midi, les abords du Palais de Justice, côté boulevard du Palais, car les grilles de la place Dauphine sont hermétiquement closes et bien gardées, sont en effervescence. Des cinéastes sont prêts à filmer l'arrivée des magistrats et des témoins d'un des plus grands procès de l'histoire de France.
A la porte de la grille, à peine entrouverte, une multitude de gendarmes, de gardes mobiles, de gardes du palais, examinent les cartes d'accès et les cartes d'identité. A l'intérieur du palais, les mêmes formalités sont répétées.
La salle de la 1ème Chambre se remplit dès midi 30. Au fur et à mesure, arrivent, après les journalistes et les invités, les témoins. (....) Devant eux, la soeur Monique, qui est l'infirmière de Pétain et deux médecins en uniforme ont pris place, à deux pas du fauteuil de l'accusé.
Un peu avant une heure, la salle que surplombe une peinture de Bonnat, représentant la vérité et la justice, protégeant la vertu et châtiant le vice, est comble.
Les 90 journalistes français et étrangers qui rendront compte des débats sont placés entre le tribunal et le fauteuil de bois recouvert de cuir vert où Pétain va s'asseoir.
Au fond de la salle, aux places debout, les avocats et le public. Sur la tribune, où ont été élevées quatre rangées de gradin, les invités sont au nombre de 180. Les vastes baies qui éclairent la 1ème Chambre et à travers lesquelles on aperçoit la flèche de la Sainte Chapelle ont été ouvertes.
Les invités de marque, parmi lesquels de nombreux diplomates et hauts magistrats ont pris place derrière le tribunal sur des chaises dorées.
A treize heures 10, Pétain fait son entrée dans la salle d'audience. Il est en uniforme de maréchal de France, et ne porte comme décoration que la médaille militaire.

Il tient à la main un rouleau de papier et des gants de cuir jaune.
Il reste un moment debout devant son fauteuil pendant que s'affairent les photographes et les dessinateurs assis au pied de la tribune présidentielle. Pétain s'assied. Il pose devant lui son képi à triple rangs de feuilles de chêne et ses mains qui tremblent, déroulent et roulent son papier.
A côté de lui, un garde armé. Derrière, ses trois avocats : le bâtonnier Payen, Mes Isorni et Lemaire.
Pendant les lourdes minutes qui s'écoulent entre l'arrivée de l'accusé et l'entrée de la Cour, les photographes et les cinéastes s'en donnent à coeur joie. Des bancs des témoins, des protestations s'élèvent.
A 13H15, l'huissier annonce : M. le Premier Président, M. le procureur général.
La Haute Cour fait son entrée.
Les jurés parlementaires prennent place à droite du président, les jurés résistants à sa gauche.
Le président Mongibeaux se lève alors et prend la parole.
"Le procès qui s'ouvre ici, déclare le président Mongibeaux, est le plus grand de l'histoire. Il importe qu'il se déroule dans la sérénité et la dignité. (....)
L'accusé a suscité pendant de longues années les sentiments les plus divers: de l'enthousiasme, une sorte d'amour même.
A l'opposé, il a soulevé des sentiments de haine et d'hostilité extrêmement violents. A la porte de cette salle, les passions s'éteignent. Nous n'en avons qu'une seule, sous un triple aspect, celle de la vérité, de la justice et de l'amour du pays.
Je déclare les débats ouverts. Accusé, veuillez-vous lever".
"Quels sont vos noms et qualités?"
Alors s'élève la voix qui demanda l'armistice: "Philippe Pétain, maréchal de France..."
Aussitôt, après que Philippe Pétain s'est assis, le bâtonnier Payen demande la parole et dépose des conclusions tendant à déclarer la cour incompétente.
(...)
Commence ensuite la lecture de l'acte d'accusation qui renvoie Pétain devant la Haute Cour pour avoir:
1 - Commis le crime d'attentat contre la sûreté intérieure de l'Etat.
2 - Entretenu des intelligences avec l'ennemi en vue de favoriser des entreprises en corrélation avec les siennes.
Ce document de huit pages dressé par le procureur général Mornet accuse Pétain d'avoir depuis longtemps participé à un complot contre la République.

Ce complot a abouti, à la faveur de la défaite, et grâce à l'armistice signé par le maréchal. Ce dernier était en relation avec la Cagoule dont les membres importants faisaient partie de son entourage.
Dès le lendemain du vote du 10 juillet 1940, où l'Assemblée Nationale à Vichy lui donnait des pouvoirs étendus, il promulguait trois actes constitutionnels qui lui permettaient de prendre la place du Président de la République comme chef de l'état et d'ajourner les Chambres. C'était l'aboutissement du complot contre la République.
L'acte d'accusation reproche ensuite à Pétain l'accord de Montoire (signé le 24 octobre 1940 entre Pétain et Hitler, il fonde la politique de collaboration). Il lui reproche également d'avoir contribué au fonctionnement de la machine de guerre allemande en lui fournissant des produits et de la main d'oeuvre.
Il émane des faits principaux qui ont dénoncé Pétain comme "un associé aux ordres du Führer: abandon de l'Indochine au Japon, ravitaillement des armées de l'Axe en Libye à travers la Tunisie, usage accordé aux Allemands des aérodromes syriens, ordre d'ouvrir le feu contre les alliés donné à nos troupes du Levant et d'Afrique du Nord, etc...
L'acte d'accusation rend enfin Pétain responsable du sabordage de notre flotte, de la constitution des sections spéciales et aussi de l'ouverture du procès de Riom.
Pétain semble écouter attentivement la lecture de son acte d'accusation (...) Son oeil reste vague, tandis que ses mains - qui ont enfin lâché le rouleau de papier - caressent, puis s'accrochent aux bras du fauteuil ou à la boucle dorée du ceinturon.
De temps en temps, il pousse un profond soupir.
Le maréchal Pétain se lève et, déroulant le papier qu'il serrait depuis le début de l'audience, s'apprête à faire une longue déclaration.
D'une voix forte et qui tremble à peine, il commence sa lecture: "C'est le peuple français qui, par ses représentants, réunis en Assemblée Nationale le 10 juillet 1940, m'a confié le pouvoir. C'est à lui que je suis venu rendre des comptes.
La Haute Cour, telle quelle est constituée, ne représente pas le peuple français et c'est à lui seul que s'adresse le maréchal de France, chef de l'Etat.
Je ne ferai pas d'autre déclaration. Je ne répondrai à aucune question. (....)
J'ai passé ma vie au service de la France. Aujourd'hui âgé de près de 90 ans, jeté en prison, je veux continuer à la servir en m'adressant à elle, une fois encore.
Qu'elle se souvienne.
J'ai mené ses armées à la victoire en 1918. Puis, alors que j'avais mérité le repos, je n'ai cessé de me consacrer à elle.
J'ai répondu à tous ses appels, quels que fussent mon âge et ma fatigue.
Au jour le plus tragique de son histoire, c'est encore vers moi quelle s'est tournée. Je ne demandais ni ne désirais rien. On m'a supplié de venir, je suis venu.
Je devenais ainsi l'héritier d'une catastrophe dont je n'étais pas l'auteur. Les vrais responsables s'abritaient derrière moi pour écarter la colère du peuple.
Lorsque j'ai demandé l'armistice, d'accord avec nos chefs militaires, j'ai accompli un acte nécessaire et sauveur.
Oui, l'armistice a sauvé la France et contribué à la victoire des alliés en assurant une Méditerranée libre et l'intégrité de l'empire.
Le pouvoir m'a été alors confié légitimement et reconnu par tous les pays du monde. Du Saint Siège à l'URSS. De ce pouvoir j'ai usé comme d'un bouclier pour protéger le peuple français.(...) Je suis demeuré à la tête d'un pays sous l'occupation. Voudra-t-on comprendre la difficulté de gouverner dans de telles conditions ? Chaque jour, un poignard sur la gorge. J'ai lutté contre les exigences de l'ennemi. L'histoire dira tout ce que je vous ai évité.
(...) Devant les exigences de l'ennemi, je n'ai rien abandonné d'essentiel à l'existence de la patrie.
(...)Pendant que le général de Gaulle, hors de nos frontières, poursuivait la lutte, j'ai préparé les voies à la libération, en conservant une France douloureuse, mais vivante.
(...) Ma vie importe peu. J'ai fait à la France le don de ma personne. C'est à cette minute suprême que mon sacrifice ne doit plus être mis en doute. Je m'en remets à la France (...)"