Pétain : du « héros de Verdun » au banc des accusés

 

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Photo officielle du maréchal Pétain, chef de l'Etat français, à Vichy en 1940 - AFP
Photo officielle du maréchal Pétain, chef de l'Etat français, à Vichy en 1940 - AFP

Par Anne-Marie LADOUES

Erigé en héros de la Première Guerre mondiale après la victoire de Verdun mais jugé comme traître à la fin de la seconde, Philippe Pétain reste dans l'histoire comme un être pétri de contradictions.

Né à Cauchy-à-la-Tour en Artois, le 24 avril 1856, dans une famille de cultivateurs, il fait des études militaires à Saint-Cyr d'où il sort avec le grade de lieutenant. Il va faire sa carrière dans l'infanterie et mener une vie sans éclat.

Quand commence la Première Guerre mondiale, en août 1914, le colonel Pétain a 58 ans et est tout près de la retraite. Promu général de brigade dès le mois d'août, il doit à sa belle conduite lors de la bataille de la Marne - où est évité de justesse un désastre français - d'être fait général de corps d'armée en octobre puis, après plusieurs offensives victorieuses, général d'armée en 1915.

A Verdun, en 1916, il va imposer sa conception de la guerre : reculs tactiques, emploi massif de l'artillerie, refus des offensives inutiles. Et imposer ainsi sa légende.

En mai 1917, il est nommé commandant en chef des armées françaises et sait redonner confiance aux troupes grâce à quelques succès et à sa prudence. L'historienne Bénédicte Vergez-Chaignon, auteure d'une biographie de Pétain (éditions Perrin, 2014), écorne cependant le mythe du héros et du « plus humain des chefs ». Si Pétain économise la vie des soldats, explique-t-elle en substance, ce n'est ni par humanisme ni par compassion, mais parce qu'il dispose de ressources humaines limitées. Pour mater les mutineries de 1917, il améliorera le quotidien du poilu mais continuera de faire fusiller « pour l'exemple ».

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Le maréchal Pétain avec sa femme Eugénie, à Antibes, peu après leur mariage en 1920 - AFP
Le maréchal Pétain avec sa femme Eugénie, à Antibes, peu après leur mariage en 1920 - AFP

Au sortir de la guerre, en novembre 1918, il est maréchal de France et auréolé d'un immense prestige. Comblé d'honneurs, il est aussi entouré de femmes, ont souligné ses contemporains, mais ne se mariera qu'à l'âge de 64 ans, le 14 septembre 1920, avec Eugénie Hardon, une divorcée de 42 ans, dont il n'aura aucun enfant.

En 1925, il est envoyé en mission au Maroc, évinçant le maréchal Lyautey, pour diriger la campagne du Rif et rétablir la situation compromise par la révolte d'Abd el-Krim.

L'émeute du 6 février 1934 - manifestation antiparlementaire organisée par les ligues d'extrême droite qui tourne à l'émeute - le fait entrer dans la vie politique : soucieux de bénéficier du prestige du maréchal Pétain auprès des anciens combattants, le président du Conseil Gaston Doumergue lui confie le ministère de la Guerre dans un gouvernement d'union nationale.

En 1939, il est envoyé comme ambassadeur auprès du gouvernement espagnol à Burgos par Edouard Daladier (radical, alors président du Conseil) qui espère que le vainqueur de Verdun aidera à établir des relations avec le général Franco.

Le 18 mai 1940, alors que le front français de la Meuse vient d'être enfoncé par les Panzerdivisionen allemandes, il est rappelé à Paris par Paul Reynaud qui le nomme vice-président du Conseil.

En dépit du remplacement du général Gamelin, jugé trop passif, par le général Weygand, le 19 mai, la France paraît condamnée à une défaite rapide... Pétain tient un armistice comme la seule issue possible pour sauver l'honneur de l'armée. Aussi, appuie-t-il de toute son autorité une demande en ce sens présentée par Weygand lors des conseils des ministres des 12 et 13 juin 1940. « Le devoir du gouvernement, déclare alors Pétain, est, quoi qu'il arrive, de rester dans le pays ».

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Le maréchal Pétain serre la main d'Adolf Hitler à Montoire, le 24 octobre 1940 - AFP
Le maréchal Pétain serre la main d'Adolf Hitler à Montoire, le 24 octobre 1940 - AFP

Refusant de cesser le combat qu'il aurait voulu poursuivre aux côtés des Britanniques à partir de l'Afrique du Nord, Paul Reynaud démissionne au soir du 16 juin à Bordeaux où le gouvernement s'est replié. A l'instigation de Camille Chautemps et de Pierre Laval, eux aussi partisans d'un armistice, le président Lebrun appelle alors Philippe Pétain pour former un nouveau gouvernement.

Le 17 juin, Pétain lance à la radio un appel : « Je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur » et adresse sa demande d'armistice. Le 22 juin à Rethondes et le 24 à Rome, les deux conventions franco-allemande et franco-italienne sont signées.

L'Assemblée nationale lui vote les pleins pouvoirs le 10 juillet par 569 voix contre 80 et 20 abstentions. Il met alors aussitôt fin à la République et, sous la devise « Travail, Famille, Patrie », il met en place un régime autoritaire et confie le gouvernement à Pierre Laval.

Dès lors, le destin de Pétain se confond avec celui de Vichy. Devançant la demande des autorités allemandes, le régime publie dès le mois d'août les premiers décrets contre les Juifs. Placé sous l'influence d'un entourage hétérogène, il pratique d'abord une politique ambiguë : désireux de bonnes relations avec l'Allemagne nazie - il rencontre Hitler à Montoire en octobre 1940 -, il s'efforce cependant de garder le contact avec le gouvernement anglais, les Etats-Unis et aussi l'Espagne de Franco.

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Pétain et l'amiral Darlan photographiés avec Goering lors de leur entrevue à Saint Florentin, le 1er décembre 1941 - AFP
Pétain et l'amiral Darlan photographiés avec Goering lors de leur entrevue à Saint Florentin, le 1er décembre 1941 - AFP

En décembre 1940, il renvoie Laval qui défend une collaboration sans limite avec les nazis et le remplace par l'amiral Darlan. Mais il ne peut tenir tête longtemps aux pressions des nazis et, sur leur ordre, rappelle Laval en avril 1942.

Ne disposant plus de la moindre marge de manœuvres, affaibli par le grand âge, il laisse se livrer aux pires exactions la Milice de Darnand et déporter, sans protester, des dizaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, juifs en grande majorité.

En août 1944, il est enlevé par les Allemands qui l'installent à Sigmaringen (Allemagne). En avril 1945, il passe en Suisse et se rend à la justice française pour être jugé.

Condamné à mort au terme d'un procès de trois semaines, il voit sa peine commuée en détention perpétuelle par le général de Gaulle et meurt à l'île d'Yeu en 1951.