La Cour entend Laval, le « mauvais génie » de Pétain

 

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Photo non datée de Pierre Laval - AFP
Photo non datée de Pierre Laval - AFP

Compte rendu, par l'AFP, de l'audience, les 3 et 4 août, de Pierre Laval, l'homme fort de Vichy, l'homme de la collaboration d'Etat avec l'Allemagne nazie. Cette audience marquera un tournant dans le procès Pétain : Laval y souligne en effet que le maréchal, dont il a été par deux fois le président du Conseil, a quasiment toujours approuvé les mesures qu'il a prises, démontant ainsi l'argument défendu par la défense d'un double jeu de Pétain.

Laval, réfugié en Espagne depuis la Libération puis livré par le général Franco aux Américains, sera lui-même jugé devant la Haute Cour de justice à partir du 5 octobre, condamné à mort pour « haute trahison » et exécuté le 15 octobre 1945.

PARIS, 3 août 1945 (AFP) - Cette onzième audience du procès Pétain, qui doit être la plus sensationnelle de ces débats en raison de la déposition de Pierre Laval, a mis le Palais de Justice en ébullition avant même d'être ouverte.

Bien que Pierre Laval ait été amené au dépôt de bonne heure dans la matinée, un public nombreux stationne devant la grille du Palais de Justice sur laquelle sont braquées les caméras des actualités.

A l'intérieur, les barrages ont été renforcés. Craint-on un attentat contre l'homme à la cravate blanche ?

Atmosphère chargée d'électricité, on croirait que le procès commence. (....)

En veston clair rayé, Pierre Laval s'avance. Il a sa cravate blanche. Très maigre, les traits bronzés, il pose sur le fauteuil son chapeau de feutre et une serviette de cuir noir.

Il décline son identité : Laval Pierre, Jean Marie, né le 28 juin 1883 à Chateldon. Domicile : 15 villa Said, Paris.

Le président Mongibeaux ne fait pas prêter serment et va poser des questions :

– « A quelle date ont commencé vos relations politiques avec Pétain ?

– Je ne pourrais préciser exactement, mais j'imagine que ce doit être à la fin de 1936 ».

(...) Laval s'étend ensuite sur son rôle comme ministre des Affaires étrangères avant la guerre.

« Je luttais obstinément contre la guerre. J'avais le sentiment que la politique extérieure qui était faite devait nous mener à un conflit. Je ne m'occupais pas de la politique intérieure des autres pays.

On fait la guerre quand on a à se défendre. Notre pays était heureux, nous n'avions aucune raison de conflit avec aucun de nos voisins ».

Il se livre alors à un véritable plaidoyer en faveur de son action politique d'avant-guerre.(....)

– « Que s'est-il passé à Bordeaux en juin 1940 ? , demande le président.

– J'étais alors simple parlementaire (...) J'ai été un jour invité par le maréchal à venir le voir et il me dit : " je vous offre d'être ministre de la Justice ". Je lui dis  " dans le moment présent je ne peux vous rendre aucun service dans ce département. Je voudrais être ministre des Affaires étrangères ". Il accepta.

Il me dit ensuite : " je vais faire l'armistice " (....) ».

Laval explique qu'il était contre le départ (du gouvernement) pour l'Afrique du Nord. « J'étais de ceux qui croyaient qu'il ne fallait pas abandonner 40 millions de Français au vainqueur ».

« 80% des parlementaires étaient de mon avis. J'ai le sentiment d'ailleurs que, si le Parlement en 1939 avait été réuni en comité secret, la guerre n'aurait pas été déclarée. Le Parlement aurait hésité à s'engager dans une guerre qui était d'avance perdue en raison de l'insuffisance de notre matériel ».

« On ne pouvait pas faire reposer la vie d'un pays sur un homme qui pouvait mourir à tout moment. On craignait alors le pouvoir militaire. J'étais là pour défendre le pouvoir civil ».

Il a donc pris le maréchal comme bouclier contre le pouvoir militaire ?

« Je n'ai jamais considéré le maréchal comme un candidat à la dictature. A son âge, on n'a pas le goût de la dictature. Je pensais que le maréchal aurait laissé agir le gouvernement sous son contrôle ».

Laval d'ailleurs ne veut pas accuser le maréchal d'avoir outrepassé ses pouvoirs.

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Philippe Pétain et Pierre Laval, les deux hommes forts du régime de Vichy, en 1942 - AFP
Philippe Pétain et Pierre Laval, les deux hommes forts du régime de Vichy, en 1942 - AFP

« Je ne réponds pas à des questions trop simples. Je ne suis pas là pour juger et pour condamner. J'éprouve comme une gêne et comme un regret d'être ainsi confronté avec le maréchal qui a été mon chef. Je veux dire la vérité, mais je ne suis pas venu là pour charger le maréchal.

Il y a une chose qui est vraie, c'est que le 10 juillet il n'y a eu à aucun moment la moindre protestation contre l'armistice qui a été signé par le maréchal.

Je n'ai pas toujours été d'accord avec le maréchal ».

Il prétend qu'il n'a pas eu lors de la constitution et des premières manifestations du gouvernement de Vichy, le rôle de « mauvais génie » qu'on lui a prêté.

– « L'état d'esprit de l'entourage du maréchal n'était pas semblable au mien.

– Quelle est la responsabilité du maréchal ? , demande le président.

– On allait trouver le maréchal : il était toujours d'accord.

– Le maréchal était donc toujours d'accord avec ce qu'on lui proposait ? »

Laval ne répond pas directement : « L'expérience que me donne la fréquentation du maréchal me permet de dire qu'il n'avait pas d'expérience politique ».

– « Le maréchal avait-il une volonté et une lucidité parfaite ?

– C'est sûr », répond Laval.

(....)

Pierre Laval dit qu'« il y avait trop de royalistes qui fréquentaient la maison du maréchal. Le 13 décembre (1940), lorsque j'ai été arrêté, j'ai cru que c'était pour des raisons de politique extérieure, mais j'ai appris ensuite que c'était pour des raisons de politique intérieure. Je ne conçois pas pour mon pays un autre régime que le régime républicain ».

Le président Mongibeaux demande ensuite à Laval de s'expliquer à propos de l'entrevue de Montoire (le 24 octobre 1940, entre Pétain et Hitler, où fut décidé le principe de la collaboration).

– « Le maréchal y est-il allé de son plein gré ?

– Je ne l'ai pas emmené de force. Il n'a pas exprimé de répugnance et il est venu à Montoire ».

Sur l'entrevue de Montoire elle-même, Laval ne veut pas s'expliquer à fond (...) mais souligne qu'il avait dit à Hitler au cours d'une première entrevue, que rien n'était possible entre la France et l'Allemagne si l'Allemagne voulait humilier la France.

« Hitler m'a dit : " Je ne veux pas faire une paix de vengeance " ».

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Pierre Laval, président du Conseil sous le régime de Vichy, visitant une école élémentaire à une date non précisée - AFP
Pierre Laval, président du Conseil sous le régime de Vichy, visitant une école élémentaire à une date non précisée - AFP

Au cours de la deuxième entrevue, celle de Pétain avec Hitler, à laquelle il assistait, rien, dit Laval, n'a été décidé : « Rien n'a été décidé de précis à Montoire. Jamais il n'y a eu de suite à Montoire. Il s'agissait seulement de trouver un terrain d'entente ».

(...) Il fait un exposé des avantages qu'il avait tenté d'obtenir : assouplissement de la ligne de démarcation, abaissement des frais d'occupation, libération des prisonniers, régime normal pour les départements du Nord et du Pas-de-Calais.

Tout cela devait être réglé dans une réunion qui n'a pu avoir lieu en raison de son arrestation du 13 décembre (il sera libéré par Otto Abetz, ambassadeur du Reich à Paris et gardera toujours le contact avec les Allemands, qui imposeront son retour au pouvoir le 18 avril 1942).

(....)

Le président Mongibeaux demande ensuite à Laval de dire dans quelles conditions il avait été rappelé au gouvernement.

« Le maréchal Goering m'avait accordé un entretien fort long au Quai d'Orsay. Il m'a fait un réquisitoire violent et passionné contre la France, disant qu'Hitler et lui connaissaient maintenant les véritables sentiments des Français à l'égard de l'Allemagne, et il m'a dit : " Si on vous demande d'entrer au gouvernement, n'y entrez pas. Si un jour la paix est venue, nous collaborerons, pas maintenant ".

Cet entretien me paraissait être la préface d'un surcroît de dureté allemande à l'égard de la France. Je suis allé rendre compte au maréchal (...)

Les difficultés de Darlan (alors chef du gouvernement de Vichy) avec l'Allemagne étaient croissantes et il me demanda de revenir au gouvernement. J'hésitais... Finalement, j'ai pris la décision de rentrer sachant que ma tâche serait redoutable, que les Français devraient souffrir et j'ai pensé que, si ma personne pouvait servir d'écran, je n'avais pas le droit de déserter mes responsabilités ».

– « C'est alors que vous avez dit : " Je souhaite la victoire de l'Allemagne ", remarque le président.

– Oui, je l'ai dit. J'avais besoin que les Allemands croient en moi et en ma sincérité. (...)

Je suis monté chez le maréchal qui ne m'a pas dit de supprimer : " Je souhaite ". Il ne s'est pas indigné. Je savais que cette phrase allait tomber sur les Français comme du vitriol ».

(....)

Le maréchal veut-il répondre ? Il se lève et dit : « J'ai eu une réaction très violente quand j'ai entendu dans le discours cette phrase. J'ai bondi ».