Des révélations et des oubliés

« Maintenant, il ne me reste plus qu'à dégringoler la pente ! », lance Steven Soderbergh en recevant la Palme d'or en 1989. Il n'a que 26 ans et « Sexe, mensonges et vidéo » est son premier film.
Le réalisateur américain -- devenu un des cinéastes les plus influents d'Hollywood (« Erin Brokovitch », « Ocean's Eleven », « Traffic », ...) --, n'est pas le seul à qui Cannes a offert un formidable tremplin.
Son compatriote Quentin Tarantino, couronné à 32 ans pour son deuxième film « Pulp Fiction » (1994), a connu la même ascension fulgurante. « Cannes m'a fait gagner dix ans », a-t-il reconnu.
Que ce soit à travers la compétition officielle ou dans les sections parallèles du festival, Cannes s'est fait une spécialité de mettre en lumière de jeunes cinéastes, pas encore trentenaires : les Français Matthieu Kassovitz et Xavier Beauvois, le Danois Lars Von Trier, le Canadien Xavier Dolan...
Une vocation encore accentuée avec la création en 1978 de la Caméra d'or, qui récompense le meilleur premier film de la « quinzaine » et qui a notamment lancé les carrières de l'Américain Jim Jarmusch, de l'Iranien Jafar Panahi ou du Britannique Steve McQueen.

Le festival a aussi donné une nouvelle dimension à des cinéastes plus expérimentés en leur offrant une première reconnaissance internationale. Les frères Dardenne, Wong Kar-wai, Michael Haneke, les frères Taviani, les frères Coen, David Lynch, David Cronenberg, Martin Scorsese, Francis Ford Coppola sont entrés au panthéon du cinéma en arpentant la Croisette.
Certains sont même devenus des « chouchous » du festival : leurs films sont régulièrement sélectionnés -- Ken Loach détient le record avec 18 films présentés à Cannes et deux Palmes d'or --, et quand ils ne concourent pas, ils sont choisis comme membres du jury, voire président.
Le festival, dont une des missions est de « favoriser le développement de l'industrie du film dans le monde », a aussi révélé et soutenu l'émergence de nouvelles écoles de cinéma.

Dès sa première édition en 1946, il a récompensé le tout-jeune néoréalisme italien, en consacrant « Rome, ville ouverte » de Roberto Rosselini. Les cinémas Latino-Américain, Asiatique, d'Europe de l'Est ont aussi pu conquérir de nouveaux publics grâce à cette vitrine.
« C'est la seule scène qui permet aux réalisateurs des petits pays d'entrer dans le cinéma mondial », estimait en 2011 le cinéaste serbe Emir Kusturica.
Pourtant, Cannes a connu quelques ratés mémorables. Alors que Venise et Berlin célébraient Jean-Luc Godard, Agnès Varda et Alain Resnais, la Croisette est passée à côté de la Nouvelle Vague, dont aucun représentant n'a reçu la Palme d'or.
Plusieurs fois en compétition avec des films considérés comme des chefs-d'oeuvre, Alfred Hitchcock, Andreï Tarkovski, Satyajit Ray, Manoel de Oliveira, Jacques Tati, Robert Bresson, Elia Kazan, Pier Paolo Pasolini, Youssef Chahine n'ont jamais reçu la récompense suprême. Stanley Kubrick n'a même jamais été sélectionné.
Les jurys ont tenté de réparer certains oublis flagrants en distinguant des cinéastes pour l'ensemble de leur carrière.
Une « Palme des Palmes », décernée par l'ensemble des réalisateurs couronnés par le festival, a ainsi été attribuée à Ingmar Bergman en 1997. Reclus en Suède, le maître du 7e art n'est pas venu la chercher.
La « Palme de l'oubli » revient cependant aux femmes. Très minoritaires dans la sélection, elles n'ont été récompensées qu'une seule fois, avec la Palme d'or décernée à la Néo-zélandaise Jane Campion en 1993. Ce qui vaut aux sélectionneurs du festival d'être régulièrement épinglés par les associations féministes.