1973 : « La maman et la putain » et « La grande bouffe » scandalisent les festivaliers

En 1973, la sélection française choque la Croisette. Crus et provocateurs, « La maman et la putain » de Jean Eustache et « La grande bouffe » de Marco Ferreri créent un de ces scandales qui ont fait la légende de Cannes.
Les deux films remporteront ex-aequo le prix de la critique internationale et « La maman et la putain » le Grand prix special du jury.
Voici les dépêches rédigées par l'AFP lors de leur projection :
CANNES, 17 mai (AFP) - La bataille de Cannes a eu lieu. Deux mille ans après qu'Hannibal eut défait les Romains dans un Cannes latin, un combat plus verbal que meurtrier, a eu lieu cette nuit sur la Croisette à la fin de la présentation au public habillé de « La maman et la p... » de Jean Eustache, qui, déjà mercredi matin, avait divisé la critique.
Une salle comble, en smokings et robes longues, a assisté un long moment sans broncher au déferlement verbal, souvent très cru, du film, avant que réactions ou acquiescements déferlent. Sans toutefois qu'à aucun moment la projection ne soit arrêtée.
« C'est un scandale », hurlaient des voix. « C'est un chef-d'œuvre », leur répondaient d'autres.
La sortie (un quart du public était déjà parti) donna lieu également à une bousculade qui ressembla plutôt à celle d'une soirée sportive qu'à un gala, et à un affrontement de sifflets et d'applaudissements que l'on n'avait pas entendus depuis la présentation à Cannes de « L'avventura » d'Antonioni.
Tard dans la nuit, « anciens » et « modernes » restaient sur leurs positions respectives, lançant offensives et contre-offensives aussi verbeuses que le dialogue-roi de « La maman et la p... » qui restera « l'événement » de ce festival 1973 en attendant celui, encore plus mouvementé, que risque d'être la projection de « La grande bouffe » de Ferreri.
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CANNES, 21 mai (AFP) Des sifflets, des huées, quelques applaudissements, ont marqué, lundi, la fin de la première projection de « La grande bouffe » au festival de Cannes.

Ingrid Bergman, présidente du jury, restait de glace en quittant la salle et ne répondait que par un sourire contraint à ceux qui lui demandaient ses impressions. Le romancier Paul Vialar prenait son temps pour dire, ironiquement, que dans ce film : « il y a beaucoup trop à manger à mon goût ». Des Anglais s'étonnaient: « nous ne savions pas que les Français étaient ainsi » et un Américain remarquait : « le metteur en scène n'a pas vraiment tiré parti de son sujet, ce film n'est pas joyeux comme il devrait l'être ».
La conférence de presse donnée quelques instants plus tard par Marco Ferreri entouré de tous ses interprètes, devait se dérouler dans une atmosphère houleuse et tendue. Après avoir affirmé que son film ne comportait pas de message, qu'il avait voulu simplement raconter l'histoire de quatre hommes qui décident de s'enfermer dans une maison pour « manger jusqu'au bout », que chacun était libre de comprendre cette oeuvre comme il l'entendait, le metteur en scène a toutefois indiqué que ses héros vivent dans une société qui ne laisse pas d'espoir à ses membres.
M. Ferreri a poursuivi : « l'action est située à Paris, mais elle pourrait se dérouler aussi bien à New York ou dans toute autre grande ville occidentale. Je travaille dans le système et la seule chose que je puisse faire c'est de montrer que notre société est répressive. En racontant cette histoire, j'ai voulu dire que la société est angoissante et rappeler qu'avant d'être une machine à penser, l'homme est un être physiologique ».
Michel Piccoli a précisé : « le film montre l'enlisement, la panique, devant la vie que tout le monde ressent. La bouffe, la libération sexuelle sont faites pour endormir le peuple. Nous avons voulu montrer jusqu'où pouvait aller cette anesthésie ».