1987 : Maurice Pialat provoque Cannes

Le 20 mai 1987, Maurice Pialat met fin à 21 ans de disette pour les réalisateurs français en remportant la Palme d'or pour « Sous le soleil de Satan », adapté du livre de Georges Bernanos. Mais le palmarès est mal accueilli par les festivaliers et l'irascible cinéaste répond aux huées par un poing vengeur, provoquant un des plus grands scandales de l'histoire du festival.
Voici les dépêches rédigées à l'époque par les envoyés spéciaux de l'AFP.
Maurice Pialat et une Palme décidément bien contestée
CANNES, 20 mai - Rarement Palme d'or n'a été plus contestée que celle qui a été attribuée mardi soir à Maurice Pialat pour «Sous le soleil de Satan». Le public du festival international du film de Cannes qui avait fait fête à Marcello Mastroianni pour son prix d'interprétation est, tout d'un coup, devenu furieux lorsqu'il a appris que la récompense suprême revenait à l'unanimité au cinéaste français.
Et pourtant, les Français attendaient cette Palme d'or depuis vingt-et-un ans. Ils l'obtiennent pour le 40e anniversaire et voilà qu'ils n'en veulent pas. Et comme il ne faut pas chercher à dépasser Maurice Pialat dans le domaine de l'agressivité, celui-ci a répondu immédiatement : « si vous ne m'aimez pas, je vous dis aussi que je ne vous aime pas non plus », en faisant un large geste du bras et montrant un poing vengeur.
Visait-il par ce geste le public en général ? Visait-il les festivaliers qui n'ont pas toujours fait preuve de lucidité, sinon d'intelligence ? Tard dans la nuit, la Croisette a résonné de cet incident, chacun répondant à sa manière à ces deux hypothèses. Et la presse, mercredi matin, le commentait largement. Si Libération favorable au film titrait « Pialat se siffle la palme », Le Quotidien proclamait « Satan couronné », et Le Parisien parlait de « L'enfer de la médaille ».
Il est vrai que « Sous le soleil de Satan » a été mal accueilli à Cannes et ne figurait pas parmi les favoris. Les critiques, dans l'ensemble, ont estimé le film ennuyeux. Toutefois nul ne peut nier la beauté formelle de l'oeuvre, son climat angoissant, ses fulgurances.
Pialat a toujours entretenu avec les autres des rapports difficiles. En 1972, Jean Yanne avait obtenu le prix d'interprétation à Cannes pour un des films de Pialat « Nous ne vieillirons pas ensemble ». Les festivaliers n'avaient rien trouvé à y redire, mais l'acteur s'était répandu en imprécations à l'encontre du cinéaste.
En 1980, Pialat présentait à Cannes « Loulou », un de ses plus beaux films, dans l'indifférence générale. Quand l'oeuvre sortit à Paris ce fut au tour de Gérard Depardieu de jurer qu'il ne retournerait jamais tourner avec le cinéaste. Depuis, ils sont les meilleurs amis du monde, tant et si bien que, partis tous deux à Venise présenter « Police », ils firent la paire dans l'insolence, au cours de la conférence de presse après le film.
Ce fut ce jour-là Sandrine Bonnaire, la découverte de Pialat dans « A nos amours » et depuis une admirable Mouchette dans « Sous le soleil de Satan », sur la lagune pour « Sans toit ni loi » d'Agnès Varda, qui fut méchamment agressée.
Alors comment s'étonner dans ce contexte du geste de Pialat mardi soir ? Sans ce geste-là, la consécration n'aurait sans doute pas été complète.
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Maurice Pialat : « Il faut garder son sang froid »

CANNES, 19 mai - « Il faut garder son sang-froid, ce qui n'est pas toujours mon cas. Rester calme et travailler, le reste n'a pas beaucoup d'importance », a déclaré à la presse Maurice Pialat, après avoir reçu la Palme d'or du 40e festival de Cannes.
Le réalisateur de « Sous le soleil de Satan » s'est déclaré « content avant tout pour le film, car ça lui donne une possibilité de carrière intéressante ». « Je suis encore plus content, étant donné l'accueil que la presse a fait au film. Lorsque je vois de vieux rogatons, qui parlent de chef-d'oeuvre à longueur d'année et descendent ce film, ça me fait rigoler. Qu'ils prennent leur retraite ! », a lancé le cinéaste.
Ce poing levé vers le public était-il un bras d'honneur ? « Pas du tout. C'était un geste de victoire. Absolument pas dirigé contre ceux qui sifflaient. J'aime autant les applaudissements que les sifflements. »
Maurice Pialat s'est toutefois déclaré « très atteint » par « les injures ». « Je ferai un jour quelque chose sur la calomnie. Ca fait peur. On finit par ressembler à ce qu'on dit de vous. Comme pour ma conférence de presse: je me suis énervé et en me voyant à la télévision, je me disais : qui c'est ce type devant son micro, il est pas sympathique ».
De son côté, Gérard Depardieu trouvait « magnifique » à la fois le film et la Palme d'or. « J'ai mis longtemps à rentrer dans le film, parce que je ne suis pas une lumière. Mais je me fie à mes passions. J'ai découvert Bernanos avec Maurice Pialat ». Les sifflements qui ont accueilli le film ? « En ce qui concerne Maurice, c'est toujours la même chose. C'est normal. Même moi avec lui, on peut se huer ensemble ».