Dans les coulisses du jury

 

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La présidente du jury du 50 festival de Cannes, Isabelle Adjani (2D) salue la foule entourée par (G à D) l’actrice chinoise Gong Li, le directeur du festival Gilles Jacob et le réalisateur italien Nanni Moretti - Michel Gangne - AFP
La présidente du jury du 50 festival de Cannes, Isabelle Adjani (2D) salue la foule entourée par (G à D) l’actrice chinoise Gong Li, le directeur du festival Gilles Jacob et le réalisateur italien Nanni Moretti. Michel Gangne - AFP

L'attribution de la Palme d'or est l'objet d'âpres batailles. Les délibérations se font à huis-clos, mais membres du jury, historiens du cinéma et organisateurs du festival ont parfois levé un coin du voile sur les coulisses, révélant pressions, manœuvres et guerres intestines.

Rossellini, despote éclairé

En 1977, Roberto Rossellini règne sur le jury en despote éclairé. Le président du festival, Robert Favre Le Bret, veut que la Palme d'or aille à « Une journée particulière » d'Ettore Scola. Mais Rossellini préfère le film des frères Taviani « Padre Padrone », tourné en 16 mm amateur pour la télévision. Pour convaincre une des membres du jury, qui hésite à le suivre, le maître du cinéma va jusqu'à lui offrir un bijou hors de prix, qu'il facture au nom de Favre Le Bret. Le jour du palmarès, provocateur, Rossellini remet lui-même la Palme aux frères Taviani en lançant : «sans la télévision, le cinéma va mourir».

Effaré, Robert Favre Le Bret promet de faire dorénavant appel pour le jury de Cannes à « plus de vrais professionnels et moins d'amateurs ».

La « compétition truquée » de Françoise Sagan

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Roberto Rossellini entre au Palais des festivals au bras de l'actrice suisse Marthe Keller, membre du jury, le 01 mai 1977. - AFP
Roberto Rossellini entre au Palais des festivals au bras de l'actrice suisse Marthe Keller, membre du jury, le 01 mai 1977 - AFP

En 1979, la Palme d'or est attribuée ex aequo à « Apocalypse Now » de Francis Ford Coppola et « Le Tambour » de Volker Schloendorff. Sept mois plus tard, coup de tonnerre: la présidente du jury, Françoise Sagan, affirme dans la presse que la compétition a été « truquée » et accuse Robert Favre Le Bret d'avoir fait pression sur le jury qui ne comptait récompenser que « Le Tambour ».

« Se greffent dans cette polémique des considérations financières mesquines », écrit l'AFP à l'époque. La romancière se plaint que l'hôtel dans lequel elle résidait à l'invitation du festival lui ait demandé de payer ses frais de séjour. Cannes réplique en rendant public le montant faramineux de ces « extras ».

Polanski fait boire le jury

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La romancière Françoise Sagan (G), l'acteur Christian Marquand et l'actrice Carole Bouquet (D) montent les marches pour la soirée inaugurale du 32ème Festival International du Film, le 10 mai 1979 à Cannes. - AFP
La romancière Françoise Sagan (G), l'acteur Christian Marquand et l'actrice Carole Bouquet (D) montent les marches pour la soirée inaugurale du 32ème Festival International du Film, le 10 mai 1979 à Cannes - AFP

En 1991, un seul film en compétition trouve grâce aux yeux du président du jury, Roman Polanski : « Barton Fink » des frères Coen. Le cinéaste veut lui attribuer tous les prix. La veille du palmarès, il organise une délibération privée, fortement arrosée, et en profite pour obtenir la totalité des voix du jury en faveur d'une Palme d'or à « Barton Fink ». Le lendemain, lors de la délibération officielle, la décision est contestée, mais Roman Polanski refuse catégoriquement un nouveau vote. « Barton Kink » repart avec trois prix : la Palme d'or, le prix de la mise en scène et le prix d'interprétation masculine pour John Turturro. Une telle concentration fait des vagues dans la profession. Au point que la direction du festival établit l'année suivante des règles drastiques pour le palmarès. Désormais, un même film ne peut recevoir qu'un seul prix. Seule exception autorisée, le prix d'interprétation masculine ou féminine peut être attribué à un film déjà lauréat d'un autre prix, sur dérogation exceptionnelle de la présidence du festival.

La guerre Adjani-Moretti

En 1997, Isabelle Adjani préside le jury, dans lequel figure notamment le réalisateur italien Nanni Moretti. L'actrice exige que tous les membres du jury voient les films avec elle, à la séance du matin, puis qu'ils délibèrent après chaque projection et tente même de leur imposer son régime alimentaire. L'hostilité envers elle est grandissante. Le jour de l'ultime délibération, Isabelle Adjani veut attribuer la Palme d'or à « De beaux lendemains » d'Atom Egoyan. Mais les autres jurés penchent nettement pour « L'Anguille » de Shohei Imamura. Nanni Moretti, qui a une préférence pour « Le goût de la cerise » d'Abbas Kiarostami, suggère à Adjani de demander au festival l'autorisation d'attribuer une double Palme. Elle accepte, pensant que le réalisateur italien va soutenir « De beaux lendemains ». Mais celui-ci vote en faveur de « L'Anguille » et convainc les autres membres du jury de choisir comme Palme ex aequo « Le goût de la cerise ». Adjani qualifiera dans la presse Nanni Moretti de « Machiavel ».