Cannes, porte-voix de cinéastes bâillonnés
Par Bénédicte REY

Manifestation très soucieuse des équilibres diplomatiques à ses débuts, le festival de Cannes s'est peu à peu transformé en caisse de résonnance pour les cinéastes censurés dans leurs pays.
Septembre 1946. Les problèmes techniques s'enchaînent pendant la projection d'un film soviétique, qui doit être plusieurs fois interrompue. La délégation moscovite crie au sabotage, menace de quitter le festival... et ne s'apaise que lorsque « Les Enchaînés » d'Alfred Hitchock connaît le même sort.
Cannes est à peine né qu'il subit déjà les rigueurs de la Guerre froide.
A l'époque, le festival est avant tout une affaire mondaine et diplomatique. Les films présentés sur la Croisette sont choisis par les pays invités par la France et le règlement stipule qu'une œuvre peut être retirée de la compétition si elle risque de « blesser le sentiment national d'autres pays ».
Ainsi en 1951, « La Chine libérée », documentaire sino-soviétique de Sergueï Guerassimov est retiré de la compétition pour ne pas froisser les nations ne reconnaissant pas le nouveau régime de Pékin. En représailles, l'URSS boude les éditions 1952 et 1953 de Cannes.
En 1957, le gouvernement français fait pression pour que « Nuit et Brouillard », le documentaire d'Alain Resnais sur les camps d'extermination nazis, soit exclu de la sélection, pour ne pas heurter les Allemands. Le film est présenté hors compétition.
Malgré ce carcan, le festival joue déjà les agitateurs. En 1961, la Palme d'or attribuée à « Viridiana » de Luis Bunuel déclenche la colère du régime franquiste, qui interdit la diffusion du film en Espagne et ordonne la destruction du négatif.
1968 fait souffler le vent de la révolution sur le festival et y ouvre une page contestataire et politique.
A partir de 1972, le festival affirme son indépendance et choisit désormais seul les films en compétition. Gilles Jacob, en charge de la sélection, accélère le mouvement.
Dès son arrivée en 1978, le nouveau délégué général instaure avec « L'homme de marbre » d'Andrzej Wajda le principe du « film surprise », en fait un film politique censuré qu'il fait venir sur la Croisette sous le manteau.

Quatre ans plus tard, sa suite, « L'homme de fer », tournée pendant les grèves des chantiers navals de Gdansk et présentée aussi comme un « film surprise », remporte la Palme d'or, donnant un retentissement mondial au combat du jeune mouvement Solidarnosc.
Pour diffuser un film interdit, la direction de Cannes n'hésite pas à multiplier les subterfuges. En 1980, les bobines de l'hallucinant « Stalker » d'Andrei Tarkovski arrivent sous un nom d'emprunt, le projectionniste est enfermé dans sa cabine et la délégation russe, furieuse, est promenée d'un bout à l'autre de la Croisette pendant la durée de la projection.
Dans les années récentes, le festival s'est engagé dans des rapports de force avec l'Iran et, dans une moindre mesure la Chine, pour soutenir les nouvelles vagues de cinéastes venues de ces pays.
En 2006, « Palais d'été », qui évoque la répression du printemps de Pékin en 1989, est présenté en compétition sans l'aval des autorités chinoises. Son réalisateur Lou Ye est sanctionné et interdit de tourner pendant cinq ans.
Trois ans plus tard, il est à nouveau accueilli sur la Croisette avec «Nuits d'ivresse printanière», tourné clandestinement et couronné par le prix du scénario.
La même année, le réalisateur kurde Bahman Ghobadi empoche le prix «Un certain regard» pour «Les chats persans», un film tourné lui aussi clandestinement et montrant la répression dont sont victimes les jeunes musiciens de la scène underground téhéranaise.

Le bras de fer avec l'Iran atteint son apogée un an plus tard, avec l'arrestation à Téhéran du cinéaste Jafar Panahi, qui préparait un film sur les manifestations post-électorales dans le pays.
Le festival sonne la mobilisation pour le réalisateur, qui devait faire partie du jury. Lors de la cérémonie d'ouverture, diffusée mondialement, son fauteuil est symboliquement laissé vide, un geste imité depuis par tous les grands festivals.
Le cinéaste est condamné à six ans de prison, assigné à résidence et interdit de tourner pendant 20 ans. Ce qui n'empêchera pas le festival de présenter son nouveau film l'année suivante.