La chute de Saïgon : souvenirs d'un journaliste de l'AFP

 

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Forces communistes dans le palais présidentiel à Saïgon, le 3 mai 1975 - AFP
Forces communistes dans le palais présidentiel à Saïgon, le 3 mai 1975 - AFP

Charles-Antoine de Nerciat a couvert pour l'Agence France-Presse la guerre du Vietnam. Le 30 avril 1975, il faisait partie de l'équipe de l'AFP qui a rendu compte de la victoire des forces communistes à Saïgon. Voici son récit :

Il était presque 8H00 du matin, ce mercredi 30 avril 1975.

J'étais devant l'ambassade des Etats-Unis à Saïgon, observant un hélicoptère géant Chinook qui s'élevait lentement au-dessus du toit du grand bâtiment blanc aux fenêtres aveugles.

Je ne réalisais pas que l'Histoire était en train de se dérouler juste sous mes yeux : cet hélicoptère allait être le dernier à quitter l'ambassade qui vivait depuis près de 19 heures l'évacuation tumultueuse des Américains et des Vietnamiens qui avaient réussi à fuir alors que les troupes de Hanoï s'apprêtaient à s'emparer de la capitale terrifiée du Sud-Vietnam.

A bord de cet hélicoptère se trouvaient onze Marines américains, l'arrière-garde de la force qui avait supervisé l'évacuation. Ils ont été les derniers soldats américains au Vietnam.

Le bruit des pales de l'hélicoptère s'entendait à peine. Ou, du moins, telle était mon impression car mon attention s'était tournée vers la foule qui franchissait les portes, désormais sans gardes, du terrain de l'ambassade.

Alors que le pillage commençait, je fis demi-tour et me dirigeais vers le bureau de l'Agence-France-Presse, rue Pasteur, à 10 minutes de marche de l'ambassade, en passant devant le bâtiment massif et grisâtre du palais présidentiel.

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Des jeunes accueillent les forces nord-vietnamiennes entrées dans Saigon le 30 avril 1975 - AFP
Des jeunes accueillent les forces nord-vietnamiennes entrées dans Saigon le 30 avril 1975 - AFP

C'est là que le général Duong Van Minh avait été précipitamment intronisé président du Sud-Vietnam l'avant-veille, dans l'espoir que le Nord, communiste, accepterait peut-être de négocier un accord avec lui.

Mais, dans les heures suivant sa nomination, Saïgon avait été secouée par une violente attaque à la roquette, ce qui ne pouvait laisser de doutes au « Grand Minh », ainsi surnommé en raison de sa taille, sur la réaction des communistes.

Et des émissaires envoyés pour rencontrer une délégation du Vietcong, la guérilla sudiste alliée de Hanoï, étaient revenus avec la confirmation qu'il n'y aurait pas de négociation.

Il était maintenant 10H15 du matin, la voix grave du « Grand Minh » résonnait à la radio et les deux interprètes de l'AFP prenaient des notes en silence.

Soudain, l'un des deux, un jeune homme, murmura doucement : « Il se rend ».

Avec Jean-Louis Arnaud, le directeur du bureau, je me précipitai dans la salle des télex.

A peine avions-nous envoyé la nouvelle de la reddition du Sud-Vietnam, qu'une jeune télexiste sortit de la salle, sans même emporter son sac à main, nous disant qu'elle quittait le pays.

Comment et pour où? Elle était paniquée, incohérente, et n'en avait aucune idée. Elle ne semblait pas comprendre que l'opération américaine d'évacuation avait pris fin.

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Des soldats de l'Armée nord-vietnamienne, perchés sur un char qui enfonce les grilles du palais présidentiel à Saigon, le 30 avril 1975 - AFP
Des soldats de l'Armée nord-vietnamienne, perchés sur un char qui enfonce les grilles du palais présidentiel à Saigon, le 30 avril 1975 - AFP

Nous réussîmes à la calmer et à la ramener à son télex pour qu'elle nous aide à transmettre au monde extérieur nos reportages sur l'épilogue des trente ans de guerre que venait de connaître le Vietnam.

Une telle réaction de panique n'était pas exceptionnelle. Pendant l'opération américaine d'évacuation, alors que les hélicoptères atterrissaient sur le toit de l'ambassade dans le vacarme des avions de chasse chargés de leur protection, des gens quittaient soudainement leurs maisons ou leurs bureaux dans un effort désespéré pour s'enfuir.

Parmi eux, des militaires et des responsables gouvernementaux du Sud-Vietnam, ainsi que des employés de divers bureaux américains.

Mais, tout comme la télexiste de l'AFP, beaucoup d'autres se sentaient menacés car des rumeurs de massacres commis par les communistes se répandaient comme une traînée de poudre, et des bruits couraient selon lesquels les jeunes filles célibataires seraient obligées à se livrer aux invalides de guerre de l'armée victorieuse.

A l'ambassade américaine, des journalistes avaient vu des parents implorant des Américains d'emporter leurs enfants qu'ils leur tendaient au-dessus des grilles.

Sur l'aéroport proche de Tan Son Nhut, des Marines en tenue de combat repoussaient les assauts de la foule mais la pression était telle que certains arrivaient à s'embarquer à bord des hélicoptères.

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Des soldats des Forces de libération nationale (FLN) accueillis à leur entrée dans Saïgon, le 30 avril 1975 - Pham Khac - AFP
Des soldats des Forces de libération nationale (FLN) accueillis à leur entrée dans Saïgon, le 30 avril 1975. Pham Khac - AFP

Pourtant, dès l'annonce de la reddition du « Grand Minh », tout cela prit fin.

Après un violent orage nocturne qui avait rendu l'évacuation, au nom de code de « Vent Fréquent », encore plus apocalyptique, une petite pluie fine tombait sur cette ville épuisée de près de quatre millions d'habitants.

De petits groupes de Vietnamiens qui n'avaient pas pu s'enfuir regagnaient leur maison, portant les petits sacs dans lesquels ils avaient réuni à la hâte quelques affaires qu'ils pensaient emmener à l'étranger.

Le pillage qui avait eu lieu pendant l'évacuation, au cours duquel les maisons et bureaux de ceux qui fuyaient avaient été systématiquement vidés, leurs meubles et objets chargés sur des cyclo-pousse, des vélos ou des voitures, souvent volés eux aussi, avait également pris fin.

Et, alors que les chars de fabrication soviétique de l'armée de Hanoï et les camions Molotova chargés de « Bo Doï », les fantassins du Nord, entamaient leur assaut final, les soldats sud-vietnamiens vaincus convergeaient au centre-ville, abandonnant leurs uniformes et leurs armes dans les rues presque vides.

Puis, la pluie s'arrêta et, peu après midi, un escadron de chars descendait l'avenue menant au palais présidentiel, la même avenue où quelques heures plus tôt j'avais assisté au départ des derniers soldats américains.

Saïgon, poursuivait la radio, aura l'honneur d'être rebaptisée Ho Chi Minh-Ville, du nom du père de l'indépendance du Vietnam, mort en 1969.

Le char de tête défonça les grilles et fonça dans les jardins du palais. Des « Bo Doï » en treillis vert et casque colonial sautèrent du char et s'élancèrent vers le bâtiment où le « Grand Minh », vêtu d'une saharienne bleue marine, les attendait.

A 12H15, tout était terminé et le drapeau bleu et rouge frappé d'une étoile dorée du Vietcong flottait sur le toit du palais.

Un peu plus tard, Radio Giai Phong (Libération), qui avait diffusé pendant toute la guerre les communiqués victorieux des communistes et leur propagande politique, commençait ses émissions régulières.

Nos interprètes traduisaient : « Les forces du Front national de libération ont pris le contrôle de Saïgon. Ne craignez rien. Vous serez traités correctement ». Je retournai à la salle télex avec Jean-Louis. Pour rien. Les communications avec le monde extérieur étaient coupées.