La soirée « peut-être la plus sombre de sa vie »

 

Voici une dépêche de l'AFP diffusée le 28 avril 1969 :

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Déménagement des affaires personnelles du Général de l'Elysée à la Boisserie Belino - AFP
Déménagement des affaires personnelles du Général de l'Elysée à la Boisserie Belino - AFP

PARIS, 28 avr (AFP) - C'est seul dans son bureau de travail - encombré de trophées et de souvenirs de l'épopée de la France Libre - de sa maison de campagne de Colombey-les-deux-Eglises, que le Général de Gaulle a passé la soirée du 27 avril - peut-être la plus sombre de sa vie - celle où la majorité du peuple français, repoussant le oui au référendum, a décidé de son départ.

Peu de détails seront connus de ces instants qui n'appartiennent qu'à l'intimité du Général de Gaulle. On sait seulement, de bonne source, qu'au cours de cette soirée, il n'eut que trois communications téléphoniques, toutes trois avec Bernard Tricot, secrétaire général de la Présidence de la République.

Celui-ci appela le chef de l'Etat une première fois peu avant 20 heures, pour lui faire part des premières « fourchettes » du scrutin qui présageaient à coup sûr la victoire des « non ». Vers 22 heures et 23h45, il y eut deux nouvelles conversations, notamment pour fixer le moment où le Général de Gaulle annoncerait sa décision. Il semble qu'initialement le Président de la République ait voulu que cette annonce soit rendue publique ce matin (lundi) à 9 heures.

Ce n'est qu'au dernier moment qu'il a décidé de publier, à minuit, son bref communiqué : « Je cesse d'exercer mes fonctions de Président de la République. Cette décision prend effet aujourd’hui à midi ».

Le Général de Gaulle n'a pas dicté au téléphone ce texte historique à M. Tricot, comme il a été dit. Dès vendredi dernier, avant de quitter Paris pour Colombey-les-deux-Eglises - aussitôt après avoir enregistré sa dernière allocution -, le Général avait laissé le texte de ce communiqué à deux personnes : M. Maurice Couve de Murville, Premier ministre, et M. Tricot. Ainsi, on sait maintenant que, dès vendredi - et peut-être même avant - le Président ne se faisait plus guère d'illusions quant au résultat du référendum. On sait maintenant qu'à plusieurs membres de son entourage, il avait dit avant de quitter Paris : « Tout est perdu... »

Toujours selon les mêmes sources, le Général sera resté, tout au long de cette soirée solitaire, maître de lui, très calme, très serein, impavide. S'il a exprimé un sentiment, il semble que ce soit celui de la confiance. Le Général de Gaulle s'est montré convaincu que « l'armée de ceux qui le soutiennent » pourra à l'avenir jouer un rôle considérable.