De Gaulle : la vie à l'Elysée

Voici une dépêche diffusée en mai 1966 sur la vie quotidienne du président de la République :
« Madame, je suis heureux de vous accueillir dans cette maison qui sera désormais la vôtre ». C'est par ces mots que, l'avant-veille de la Noël 1958, le Président Coty reçut Mme de Gaulle à l'Elysée. Mais ni le Général ni sa femme ne devaient jamais considérer l'Elysée comme « leur » maison ; ils s'y sentent toujours un peu en « meublé ».
Les deux mille meubles, les sept mille cinq cents pièces d'argenterie, les deux mille cinq cents verres et les cent trente-sept pendules du Palais National ne devaient jamais remplacer pour la première Dame de France ses grandes armoires pleines de piles de draps chères à son cœur de bonne bourgeoise du Nord.
Dans les multiples garnisons de l'officier, comme à Londres, comme partout, Yvonne de Gaulle avait toujours veillé personnellement au confort de son époux, confitures et grandes lessives comprises. Une seule distraction dans cette vie austère dès le début : tricoter en chantonnant et s'accorder un peu de piano. Mais, qu'il revienne « régulièrement d'humeur épouvantable » de l'Ecole de Guerre ou que, non moins fâché, il sorte d'une entrevue avec Churchill, de Gaulle interrompait vite la « distraction d'Yvonne » : « Cessez cela, ma chère, vous me faites grincer des dents ! »
Mais à l'Elysée plus de confitures ni de piano. Mme de Gaulle va écarter les meubles Empire et Louis XIV pour ne conserver que les plus simples, les plus pratiques.
A sept heures trente, c'est un petit réveil de voyage, et non l'une des cent trente sept pendules qui vont rappeler qu'il est l'heure pour tous les deux de sortir du lit. A huit heures quinze, le ménage fait son entrée dans la plus petite des salles à manger (fort incommode, dit le Général). Déjeuner rapide composé de café au lait et de tartines de beurre. Puis, pendant que la Présidente donne ses ordres au chef cuisinier et au chef du service intérieur puis s'occupe de ses œuvres, le Président... s'occupe des siennes.
A treize heures, la même petite pièce « incommode » les voit revenir pour un déjeuner assez simple dont les plats sont apportés par un monte-charge. Un hors-d’œuvre, une viande grillée, des légumes et, avant un des desserts dont le Général raffole (les pêches à la Condé, par exemple), fromages variés ; cela aussi est un des faibles de de Gaulle, mais il les interdit les jours de réception parce que « cela allonge les dîners ». Vin rouge, eau minérale et café sont les seuls liquides qui paraissent sur la table. Quant à la conversation, elle a été à peu près nulle : on est là pour manger, dit le Général.
A deux heures et demie il se remet au travail. En fin d'après-midi on voit souvent sortir par une petite porte cochère de la rue de l'Elysée, pilotée par un simple gardien de la paix en tunique et casquette bleu marine, la voiture avec laquelle Mme de Gaulle va faire ses courses dans le quartier de la Madeleine. Là, chez le célèbre épicier, comme dans une des maisons de la place réputée pour ses spécialités régionales - jamais de produits exotiques pour les de Gaulle - comme chez le non moins célèbre fromager, Mme de Gaulle fait ses achats, sort l'argent de son porte-monnaie, tout comme les autres ménagères ; parfois elle ne retrouve pas son chauffeur à la sortie si un « contractuel » de mauvaise humeur a ordonné à celui-ci de « circuler ».

Ses autres achats, elle les fait dans un grand magasin de la rive gauche où on la connaît depuis quarante ans - bien qu'elle soit comme nombre d'autres clientes, assez mécontente du système de « self service » maintenant en vigueur dans plusieurs rayons. Elle a su aussi cesser de fréquenter le salon de coiffure du magasin car - fonction oblige - il lui faut avoir une coiffeuse à domicile chaque matin. C'est également à domicile que se rend la grande couturière - la même qui habille B.B. ! - avec un choix de modèles et une essayeuse qui a la même silhouette que Mme de Gaulle et se prénomme d'ailleurs aussi Yvonne.
Des robes droites assorties de manteaux légers, des toilettes du soir fort peu décolletées (ce qui donne le ton aux invitées de l'Elysée) que Mme de Gaulle portera avec de grandes écharpes ou, si elle se rend à l'Opéra, avec son étole de vison sauvage, son unique fourrure. Et, toujours, les tons neutres que le Général affectionne.
A vingt heures, le ménage s'est retrouvé dans une atmosphère plus détendue. De Gaulle parle parfois de ses problèmes - et de ses collaborateurs, sur qui la Générale a des opinions bien nettes, comme elle en a aussi sur les épouses des Chefs d'Etat ; certaines reines ont eu l'occasion de s'en apercevoir. Mais la distraction du soir est surtout fournie par la télévision dont les de Gaulle sont des fidèles. Là aussi il est des présentateurs, des chanteurs et des émissions qui ont les préférences du couple présidentiel.
Mais ce ne sont pas toujours les mêmes pour chacun d'eux. Le Général - qui l'eût cru ? - a un faible pour les chanteurs impertinents, Mme de Gaulle pour les plus poétiques. Il aime les pièces historiques, les grands procès et « Lectures pour tous », elle : les énigmes policières et les feuilletons. Mêmes divergences quant aux livres, ce qui pose un problème lorsque le Général souffre des yeux et que sa femme lui fait la lecture au lit.