Picasso et l'Espagne

 

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Picasso avec son fils Claude durant une corrida, à Vallauris, le 2 août 1954 Jean Meunier - AFP
Picasso avec son fils Claude durant une corrida, à Vallauris, le 2 août 1954. Jean Meunier - AFP

Par Jean-Louis ARNAUD

Dépêche diffusée de Madrid par l'AFP le 9 avril 1973, le lendemain de la mort de l'artiste.

MADRID, 9 avril (AFP) - Picasso a pris, avant sa mort, toutes dispositions pour que son « Guernica » puisse, le jour venu, trouver en Espagne la place que les vicissitudes de la politique lui ont jusqu'à maintenant refusée.

Cette assurance a été recueillie par l'AFP quelques heures après la mort du peintre dans les milieux artistiques de Madrid. Les conditions exactes que le peintre a mises au « rapatriement » de cette œuvre ne sont pas encore connues mais on sait que Picasso a mis au point par l'intermédiaire d'un notaire français tous les détails de l'opération qui doit permettre au peuple espagnol d'entrer en possession de ce tableau dont il lui a fait don, et qui, plus que tout autre, témoigne de la force du lien entre Picasso et l'Espagne et de la permanence de son opposition au régime franquiste.

Depuis des années, des démarches ont été faites pour que « Guernica » qui, du martyre d'une petite ville basque, a fait le symbole des horreurs de la guerre civile, abandonne le musée d'art moderne de New York où l’œuvre est exposée depuis 1939.

« La place de " Guernica " est à Madrid », ont déclaré à plusieurs reprises des responsables des beaux-arts espagnols et nombreux sont ceux qui ont cherché, en toute bonne foi, à faciliter l'incorporation du tableau aux trésors des musées espagnols, avec l'espoir de réconcilier à cette occasion Picasso et l'Espagne actuelle.

Le directeur du musée d'art contemporain de Madrid, Luis Gonzalez Roblès, qui espère terminer cette année un nouveau musée, a confié publiquement qu'il était décidé à dire à Picasso, lorsque tout serait achevé : « Ce musée est ta maison, ces murs t'attendent, et tu ne peux les laisser vides ». Mais, que l'on sache, toutes les démarches sont restées vaines et Picasso a fait savoir que « Guernica » ne passerait pas la frontière espagnole tant que le régime n'aurait pas changé.

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Le torero Luis Miguel Dominguin (D), sa femme l'actrice Lucia Bose (G) sont accueillis par les Picasso à Nice en 1963 - AFP
Le torero Luis Miguel Dominguin (D), sa femme l'actrice Lucia Bose (G) sont accueillis par les Picasso à Nice en 1963 - AFP

Les polémiques, les espoirs et les initiatives avaient connu une vigueur particulière il y a un peu plus de 18 mois lorsque le monde entier avait célébré le 90e anniversaire du plus célèbre des peintres contemporains.

A Madrid, la capitale, Malaga, la ville natale, et Barcelone, la préférée, un peu partout, on s'était agité pour que l'Espagne fasse à son génie mal aimé, un anniversaire à sa mesure. Mais par la force des choses, des caractères et des circonstances politiques, les hommages étaient demeurés discrets et les 90 ans de Picasso avaient surtout été signalés en Espagne par des conférences interdites, l'arrestation d'un critique d'art jugé trop loquace et la mise à sac d'une galerie madrilène qui exposait des gravures du peintre.

En fait, pour beaucoup d'Espagnols, qu'ils le connaissent ou non, qu'ils l'admirent, le craignent ou le détestent, Picasso appartient depuis des années à un monde contradictoire qui ne peut être vraiment le leur : sa gloire universelle, ses engagements politiques, ses amitiés communistes, ses femmes, sa fortune, les prix extravagants de ses tableaux... Picasso avait tout ce qu'il fallait pour exalter à l'occasion l'orgueil de ses compatriotes, mais aussi éveiller leur envie et provoquer leur hostilité.

A la fois présent et absent, il était devenu l'objet de toutes sortes d'anecdotes. Les uns assuraient qu'à l'occasion d'un de ses derniers voyages en Espagne, il avait rencontré en 1934 José Antonio Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange (mort au début de la guerre civile), qui lui aurait déclaré : « Quand la Phalange aura triomphé, nous ferons une grande exposition Picasso et les tableaux rentreront en Espagne comme des trésors, escortés par la garde civile ».

D'autres étaient convaincus que Picasso n'avait pas résisté au désir secret de revoir l'Espagne et qu'à plusieurs reprises, il avait passé incognito la frontière. On l'avait vu sur la place d'Espagne, en plein jour, en plein Madrid. Une autre fois, c'était à Barcelone, ou dans un village, à l'occasion d'une fête.

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« Guernica » est finalement arrivé en Espagne en 1981, après la mort de Francisco Franco en 1975. L’œuvre est exposée au musée de Reina Sofia à Madrid.