« J'ai vu vivre Picasso... »

 

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Picasso, deux ans avant sa mort Ralph Gatti - AFP
Picasso, deux ans avant sa mort. Ralph Gatti - AFP

Par Henri DIACONO

Henri Diacono, reporter à l'AFP, a vu vivre Picasso à « Notre Dame de Vie » (le mas de Mougins), pendant plusieurs semaines à la veille puis au lendemain de son 90e anniversaire et tout au long de l'hiver qui suivit :

Voici sa dépêche qui a été publiée le 9 avril 1973 :

NICE, 9 avril (AFP) - Dans sa retraite volontaire, entouré des siens, de quelques amis, de ses pinceaux et de ses crayons, il s'était préservé du rythme agressif de cette fin de siècle. Il cultivait et entretenait jalousement ce qui, disait-il, demeurait l'essentiel, « l'amour, toujours l'amour, le travail, l'amitié et la modestie » (...).

« Le vieil espagnol » se levait tard, dormait peu la nuit, travaillait beaucoup - peu de temps avant sa mort il peignait encore - quittait rarement sa demeure et appréciait « qu'on vienne le voir ». Chacune des visites que lui faisaient ses proches le comblait d'aise, mais il ne les acceptait que si lui-même « était prêt à recevoir ».

Pablo Picasso à Vallauris en 1949 
Pablo Picasso à Vallauris en 1949 ARCHIVES - afp.com 
« A quoi bon accueillir ceux que j'aime si j'ai trop de travail ou si je suis de mauvais poil, disait-il. Ils me dérangeraient et, par là-même, auraient de la peine d'être mal reçus.

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Pablo Picasso à Vallauris en 1949 Archives - AFP
Pablo Picasso à Vallauris en 1949 Archives - AFP

Je préfère ne pas les rencontrer dans ce cas et leur ouvrir plutôt ma porte si je suis gai, en bonne santé et disponible ».

Cette hospitalité ne l'empêchait pas d'être le maître de son temps. Lorsqu'il estimait que l'entretien avait trop duré ou qu'il était fatigué, il s'excusait et nul ne le revoyait ou bien encore il faisait comprendre à Jacqueline, sa femme qui le connaissait si bien, qu'il fallait « qu'on prenne congé ».

Alors qu'au lendemain des festivités du 90e anniversaire, je m'étais étonné de son absence à Vallauris, il avait éclaté de rire et, l’œil complice et pétillant de malice, avait rétorqué : « J'ai préféré aller me promener à la campagne. J'ai rendu visite à un sanglier qui vit dans un petit village du Var. En amoureux avec Jacqueline, nous avons été lui dire bonjour ».

Les honneurs, les compliments l'ennuyaient. Tout ce qui était déférence à son égard le gênait. Il préférait et ne demandait que spontanéité et simplicité, celles des hommes qu'il disait être pareils à lui, « l'ouvrier, l'artisan »...

L'enfance était synonyme de fête. Au cours d'une nuit de 1971, il avait tenu à bercer lui-même pour l'endormir le bébé d'un couple ami et par la suite s'était inquiété à plusieurs reprises de son somme. Ce soir-là, il s'était couché encore plus tard que de coutume. Nous l'avions quitté vers quatre heures du matin. Tout guilleret, il nous avait raccompagné jusqu'à la porte, apparemment moins fatigué que nous tous et après avoir agrémenté la veillée de quelques-unes des facéties dont il avait le secret.

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Picasso chez son coiffeur de Vallauris le 21 décembre 1971 -Ralph Gatti - AFP
Picasso chez son coiffeur de Vallauris le 21 décembre 1971. Ralph Gatti - AFP

Il nous avait reproché « notre manque d'appétit », tenu à nous servir personnellement avec à chaque fois cette réflexion boudeuse : « Tiens, prends encore du champagne, bois pour moi, moi je n'ai pas le droit... mange du chocolat... mange pour moi... Je ne dois pas en goûter... les fruits confits, c'est bon, tu sais... il n'est pas interdit d'en croquer ». Puis, dans un geste rageur et riant, il avait soulevé sa chemise et nous avait montré une cicatrice : « Tout ce régime à cause de ça ». Il faisait allusion à une opération chirurgicale qu'il avait dû subir quelques années auparavant et qui lui imposait un régime alimentaire très strict.

Au cours de nos rencontres il ne parlait jamais de l'art, de son travail. Mais par contre, curieux de tout, il s'informait par mille questions aux réponses auxquelles il mêlait volontiers ses souvenirs. Ainsi, informé d'une grève de la faim poursuivie à Cannes par un professeur désirant réintégrer sa Guadeloupe natale, il m'avait demandé : « Crois-tu que je puisse faire quelque chose ? Si je dis que je suis d'accord avec son combat, cela lui servira-t-il ? ». Et comme j'acquiesçais, il ajoutait : « Dis-le, écris-le. Dis que Picasso a pris de ses nouvelles et qu'il veut que ce professeur retourne chez lui ».

Homme d'accueil, voulant à tout prix vivre en paix, il supportait mal les injustices et encore plus difficilement la discorde autour de lui. Le procès intenté par les deux enfants qu'il avait eus de Françoise Gilot l'avait profondément bouleversé. Il était interdit de parler devant lui de ce sujet.

Il souffrait lorsqu'un de ses amis, père de famille en visite à « Notre Dame de Vie », réprimandait un enfant turbulent. Lorsque sa belle-fille Catherine, qui vivait avec les Picasso à Mougins, boudait, il était mécontent. Il n'acceptait des autres que le spectacle de la quiétude et lorsque lui-même était de mauvaise humeur, il s'enfermait à double tour et refusait tout contact avec le monde qu'il appelait « celui des autres, pas le mien ».

Le soir lorsqu'il était « seul à la maison et avant d'aller travailler », il sacrifiait quelquefois « au plaisir de la télévision en famille ». « Les seules choses qui m'intéressent, ce sont les matches de boxe ou de catch... le reste ne me donne pas de plaisir... Alors, je préfère ne pas regarder », m'avait-il dit.

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Picasso en 1952 dans une rue de Vallauris - AFP
Picasso en 1952 dans une rue de Vallauris - AFP

Picasso aimait à égrener des souvenirs dont il ne gardait - « volontairement », disait-il - que l'aspect amusant. Celui d'une « ancienne amie » rencontrée dans le courant de l'hiver 72 à Saint-Tropez et qui avait attiré du peintre cette confidence à sa femme : « Mon dieu, comme elle a vieilli ».

Celui aussi de la dernière sortie mondaine du couple Picasso à Cannes, une dizaine d'années auparavant. Ce soir-là au casino, « client surprise », le peintre avait revêtu son très vieux smoking, le seul qu'il ait jamais possédé. « Il était tout mité sous les manches. Alors je gardais les bras raides, le long du corps, et Jacqueline avait mis une robe du soir à laquelle il manquait des boutons. C'est moi qui l'avait raccommodée avec une épingle à nourrice ».

« J'étais très content, m'avait-il dit. Une femme était même venue m'inviter à danser. J'avais refusé ». A l'époque, Picasso était âgé de 80 ans.

Ce rêve qu'il faisait aussi très souvent : « Des femmes polonaises qui se précipitent sur moi, toutes griffes dehors ». Il l'avait baptisé « le rêve de la démocratie populaire » et souvent il réveillait Jacqueline et le lui racontait en détail. Toujours la même histoire.

De ces visites, de ces longues conversations à bâtons rompus, le « sujet de la mort » était toujours absent. Lorsqu'il lui arrivait de citer un ami défunt, il refusait l'emploi de l'imparfait, s'obstinant à parler de lui au présent (...).

 

Interview de Picasso - INA