« Notre Dame de Vie », un mas frugal comme la terre qui l'accueille

Par Henri DIACONO
Henri Diacono, reporter à l'AFP, ami personnel de Pablo Picasso, a été un des rares visiteurs à franchir, en 1971, la porte de « Notre Dame de Vie », la résidence de Mougins (Alpes-Maritimes) où s'est éteint le peintre.
Voici sa dépêche, diffusée le 8 avril 1973, le jour de la mort du peintre, après avoir déjà été publiée dix-huit mois plus tôt :
MOUGINS, 8 avril (AFP) - « Notre Dame de Vie » : un mas, frugal comme la terre qui l'accueille, non loin de Cannes. Pablo Picasso y demeure depuis des années. Condamnant sa porte à tous les importuns, l'homme le plus célèbre de notre temps y mène la plus classique des vies, partagée entre Jacqueline, sa femme, quelques visiteurs - toujours des amis - son chien, ses perroquets et un labeur acharné.
Sa belle tête de terre cuite offerte au soleil reste illuminée par des yeux pleins de malice, qui conservent la curiosité dévorante de l'enfance, signe d'une jeunesse toujours inassouvie.
L'accueil est simple, chaleureux. Chemisette à petits carreaux tricolores hâtivement jetée sur un short, les pieds chaussés d'espadrilles, Picasso me tutoie tout de suite : « Si tu as franchi cette porte, dit-il, c'est que tu es un ami. Et si tu es un ami, je te dis tu ». Cette hospitalité d'homme rude et tendre, comme celle d'un paysan, d'un ouvrier ou d'un artisan, baignera de sa générosité les trois heures trop brèves de notre séjour.
Pablo Picasso et Jacqueline en 1973 à Vallauris
Pablo Picasso et Jacqueline en 1973 à Vallauris - RALPH GATTI - AFP
A l'intérieur de la salle commune du rez-de-chaussée tout d'abord, dans un désordre qui n'a de confus que l'apparence, des piles de photographies dont certaines sont jaunies par le temps côtoient, sur un buffet, des lettres soigneusement rangées.

Sur un sofa, des dessins, des dizaines de dessins, originaux et reproductions, supportent une œuvre du maître de maison : un portrait d'homme de la fameuse « époque bleue ». Un peu plus loin sur un fauteuil sont posés un tableau de Matisse et des croquis originaux de Raoul Dufy. Aucun de ces trésors de l'art n'est mis en valeur, exposé ou accroché à l'un des murs blancs de la pièce.
« Ils ont de la chance les jeunes, s'écrie le peintre. Ils peuvent travailler avec un tas de matériaux modernes inconnus de mon temps ». Ce sera la seule allusion qu'il fera à l'art. Il ne parle jamais de ses œuvres. Il les montre. Ainsi, au retour de l'une de ses furtives allées et venues, il ramène sa dernière création une petite toile représentant un buste d'homme. Il la donne à voir à tout le monde, disant seulement, avec une pointe de fierté : « Je l'ai faite cette nuit. Attention, la peinture est encore humide ».
Picasso à Vallauris avec sa femme Jacqueline et le peintre français Edouard Pignon en août 1971
Picasso à Vallauris avec sa femme Jacqueline et le peintre français Edouard Pignon en août 1971 - RALPH GATTI - AFP
Picasso travaille beaucoup. « Comme jamais encore il n'a travaillé ! », assure sa femme. Tout au long de l'après-midi et souvent tard dans la nuit, il s'enferme à double tour dans son atelier. Il ne s'accorde qu'une pause. Vers dix-huit heures, il descend boire sa tasse de thé, accompagnée de pain grillé. Il ne manque jamais cette cérémonie (...).

Le refuge de cet infatigable artisan du merveilleux reste son atelier du premier étage. Nul n'y pénètre sans son autorisation.
Aujourd'hui, il compose dans une salle tout en longueur, s'ouvrant sur une sorte de loggia, tapissée de verdure et par laquelle s'engouffre joyeusement le soleil de l'été.
Des toiles partout et de toutes les dimensions. Sur les murs, sur le sol, posées à plat ou rangées les unes contre les autres. Toutes ou presque portent la même date : 1971.
Dans un coin de l'atelier, soigneusement suspendus à des cintres, quelques costumes font une tache insolite : des « habits de lumière » et des kimonos. Picasso aime à s'en revêtir de temps à autre, pour son plaisir et aussi pour amuser sa femme, son secrétaire Miguel ou bien son chien, un superbe afghan.
Dans le jardin, sur le chemin du retour, Picasso nous raccompagne à petits pas. « J'aime ce jardin. Quelquefois, je m'y promène pour écouter les bruits de la vie. Tu sais, ceux que font les insectes ou bien les petits oiseaux dans les branches » (...).