Le "reportage" des armées sur l'explosion de "Gerboise bleue"

 

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Le général Charles de Gaulle arrive à Colomb Béchar (Algérie) le 12 mars 1957, où il doit assister à des essais nucléaires d'engins téléguidés - AFP
Le général Charles de Gaulle arrive à Colomb Béchar (Algérie) le 12 mars 1957, où il doit assister à des essais nucléaires d'engins téléguidés - AFP

Le 13 février 1960 à 15H10, le ministère de la Défense diffuse un « reportage » radiophonique réalisé à Reggane (Algérie) sur l'explosion huit heures plus tôt de la première bombe atomique française, « après que la bande ait été préalablement écoutée et censurée » .

L'AFP transmet une version écrite du document, dont le contenu relève des services des armées. En voici les principaux extraits :

« Deux minutes avant l'explosion, les témoins de l'expérience sont en position de sécurité, le dos tourné vers le lieu de l'explosion, ils se protègent les yeux et ont le visage caché dans leurs bras repliés. A l'est, le jour commence à se lever. Une fusée blanche s'élève dans le ciel, puis, quelques secondes plus tard, trois fusées orange.

Cinquante secondes avant l'heure de l'explosion, une dernière fusée rouge est lancée.

Le reportage ne reprend qu'après l'explosion. On entend des exclamations de part et d'autre. Environ une minute après, les voix redeviennent plus distinctes, un commentateur décrit la lente montée du champignon dont le sommet est blanchâtre et le bas mauve. Le champignon s'élève en même temps qu'il se développe. Son sommet s'élargit sans cesse.

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Photo montrant la fumée d'un essai nucléaire à Reggane dans le désert du Sahara en février 1960 - AFP
Photo montrant la fumée d'un essai nucléaire à Reggane dans le désert du Sahara en février 1960 - AFP

- Une seconde bande diffusée à l'Elysée -

La seconde bande du reportage a été diffusée au ministère de la Défense "à son retour de l'Elysée, où elle a été écoutée par le général de Gaulle » .

« A une heure du matin, une ultime réunion groupe autour du général Ailleret (qui dirige les opérations), les principaux chefs militaires (aviation, radar, santé, météo).

La réponse est unanime : tout est prêt.

En ce qui concerne la météo, les vents sont toujours bien orientés. A l'issue de cette réunion, la décision de tir est prise par le général Ailleret (...) "Les enseignements de l'expérience, a dit encore le général Ailleret, vont concerner :

- Les effets de ces armes, sur lesquels nous n'avons pas d'expérience personnelle : les résultats obtenus par les alliés n'ont été d'ailleurs que très partiellement publiés.

- La réalisation et la construction des armes : cet essai nous permettra extrêmement vite maintenant de construire un armement nucléaire tout à fait moderne".

La nuit est complète lorsque le général gagne son PC avancé. Le froid est vif. Le ciel étoilé saharien est éclairé par la lune. La procession de véhicules s'avance dans le désert avec solennité.

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Une des tours d'où ont eu lieu les premiers essais nucléaires français à Reggane au Sahara algérien, photographiée le 27 décembre 1960 - AFP
Une des tours d'où ont eu lieu les premiers essais nucléaires français à Reggane au Sahara algérien, photographiée le 27 décembre 1960 - AFP

L'état-major de l'explosion est arrivé à 15 km du point 0, dans la grande salle rectangulaire du PC avancé, là sur une petite table jaune, une boîte qui porte sept boutons. En face, un grand tableau, sur lequel s'inscrivent les conditions nécessaires pour que l'explosion puisse avoir lieu : situation extérieure favorable - espace aérien interdit - engin prêt - conditions météo favorables - essais des différentes armes également.

Bientôt, les lumières vertes vont succéder aux lumières rouges et ce sera le feu vert pour l'explosion. Face à la petite table, le général va déclencher le programmage du tir. A partir de ce moment, toutes les opérations se dérouleront automatiquement, transmises d'une machine à l'autre, jusqu'au moment final. Les opérations essentielles sont la mise en route de tous les appareils de mesure disposés sur le champ de tir et la mise de l'engin sur sa position de tir. Tout cela va se faire sans intervention humaine. Cependant, s'il le faut, et jusqu'à l'ultime moment, tout pourra être arrêté.

H-40. Tous les appareils qui transmettent et reçoivent les messages d'un point à l'autre du polygone de tir fonctionnent.

H-35. Le programme automatique est déclenché. Au PC, on suit sur les écrans de télévision les dernières étapes de l'expérience. Seul le général Ailleret peut encore arrêter, et jusqu'à l'ultime seconde, le déroulement de l'opération.

Dans tous les postes, les haut-parleurs annoncent les dernières minutes, puis les dernières secondes qui précèdent l'explosion. La bombe a à peine éclaté que les machines et les hélicoptères démarrent. Ils vont faire au sol et au-dessus du sol les premiers prélèvements.

Un avion à réaction télé-piloté pénètre à l'intérieur du nuage atomique pour effectuer des prélèvements qui déterminent le moment à partir duquel d'autres appareils pilotés par des hommes vont effectuer d'autres vols dans le nuage.

Quinze minutes ont passé depuis l'explosion, les hommes ont sauté des chars et ont ramené les appareils de mesure.

- Mon capitaine, dix Roentgens, qu'est-ce que ça veut dire ?

- Bien en-dessous du seuil de radioactivité.

Les hommes ôtent leurs lunettes de protection, leurs bottes, leurs combinaisons, la mission est terminée » .