La longue marche des victimes des essais nucléaires
Par Dominique CHABROL

Des appelés du contingent se prenant en photo devant le champignon atomique. D'autres se baignant dans le lagon après l'explosion de la bombe... Les mesures de protection étaient quasiment nulles lors des premiers essais nucléaires français au Sahara et dans le Pacifique et nombre de civils et de militaires ont été exposés aux radiations.
Pour ceux qui ont développé des cancers ou des leucémies, des années de galère pour faire valoir leurs droits ont succédé à l'insouciance des premiers jours. La peur au ventre que leurs enfants et petit-enfants ne tombent malades à leur tour.
De « Gerboise bleue » , le 13 février 1960, au dernier tir, le 27 janvier 1996, la France a procédé à 210 essais nucléaires. Quelque 150.000 travailleurs, militaires et civils, ont au total été présents sur les sites durant cette période, auxquels il faut ajouter les populations vivant à proximité.
Lors des quatre premiers tirs atmosphériques au Sahara, environ 40.000 personnes vivaient dans les environs du site de Reggane. Et l'on estime que quatre des 13 tirs souterrains qui ont suivi ont donné lieu à des fuites radioactives.
Quelques heures après le premier tir, le ministère de la Défense, fier de son succès, diffuse la réaction d'un témoin de l'expérience, rapportée par l'AFP : « Malgré mon visage caché dans mes bras repliés, j'ai eu l'impression que l'immense lueur avait traversé mon bras. Celui qui n'aurait pas pris de grandes précautions et aurait regardé l'explosion en face serait certainement devenu aveugle » .
Pour le personnel posté à 15 km du lieu de l'explosion, la consigne était de se protéger les yeux avec les bras...
Pas de protection non plus pour les populations locales, tenues dans l'ignorance des essais. Pour Ammar Mansouri, chercheur au Centre de recherche nucléaire d'Alger, le seul essai « Béryl » , mal confiné, le 1er mai 1962 sur le site d'In Ecker, « a provoqué un nuage radioactif de 2.600 m d'altitude, irradiant ceux qui étaient sur place et plusieurs régions » .
En Polynésie, certains des 41 essais aériens ont eu des retombées
importantes sur les îles alentour en raison des conditions météorologiques. Des zones d'évacuation étaient bien définies avant chaque essai, mais des retombées ont régulièrement eu lieu au-delà des périmètres de sécurité.
- Une loi d'indemnisation depuis 2010 -

Il faudra pourtant attendre les années 2000 pour que la question des conséquences sanitaires des essais mobilise les vétérans et les politiques.
« Au départ, toute la communication du gouvernement était axée sur le fait qu'il n'y avait absolument aucun risque. Des fascicules circulaient dans lesquels on disait que 90 secondes après l'explosion, on ne risquait absolument plus rien. Psychologiquement, ça a fait effet pendant des décennies » , souligne Jean-Luc Sans, président de l'Association des vétérans des essais nucléaires (Aven).
Face au déni des autorités, l'Aven récolte les témoignages d'anciens militaires : « Aussitôt après l'explosion, on nous a dit d'aller voir le résultat » , « Moi, on m'a même demandé d'aller planter le drapeau français dans le trou de l'explosion » ...
En 2003, l'association dépose une plainte contre X, pour « administration de substances nuisibles » et « homicide involontaire » . Et 14 ans après le dernier tir français, l'Etat reconnaît enfin le statut de victime des essais. La loi du 5 janvier 2010 met en place une procédure d'indemnisation de ceux, civils et militaires, qui ont développé des pathologies.
En 2003, l'association dépose une plainte contre X, pour « administration de substances nuisibles » et « homicide involontaire » . Et 14 ans après le dernier tir français, l'Etat reconnaît enfin le statut de victime des essais. La loi Morin du 5 janvier 2010 met en place une procédure d'indemnisation de ceux, civils et militaires, qui ont développé des pathologies.
La France est à ce jour le seul Etat nucléaire où une telle loi a été votée. Une réelle avancée, mais aussi un flop : depuis 2010, un millier de dossiers de demandes d'indemnisation ont été déposés auprès du Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen), dont moins d'une centaine de dossiers polynésiens, et seulement 20 indemnisations ont été accordées, déplorent les associations.

Les projections faisaient pourtant état de « 2.000 à 5.000 dossiers indemnisables » et l'Aven, qui revendique 6.000 adhérents, chiffre par exemple à environ « 3.000 » le nombre de ses membres qui présentent aujourd'hui des signes de maladies radio-induites.
Fin 2012, François Hollande avait demandé que la loi d'indemnisation soit appliquée « pleinement » . Un an plus tard, elle avait été modifiée pour accélérer le mouvement : la commission de suivi des conséquences des essais serait désormais présidée par le ministre de la Santé, et non plus celui de la Défense, et le Comité d'indemnisation des victimes des essais, le CIVEN, comprendrait un médecin désigné par les associations.
21 maladies radio-induites peuvent désormais donner lieu à indemnisation, dont 17 types de cancers (du sein, de la thyroïde, cutané, du poumon, de l'oesophage, du foie, du rein...)
En février 2016, François Hollande a reconnu lors d'une visite dans l'archipel du Pacifique sud que les essais nucléaires menés en Polynésie française avaient eu « un impact » sur l'environnement et la santé. Il a annoncé que le décret d'application de la loi de 2010 serait « modifié » pour « préciser la notion de risque négligeable » qui verrouille parfois le droit à une indemnisation, mais seulement « pour certaines catégories de victimes lorsqu'il est démontré que des mesures de surveillance indispensables n'avaient pas été mises en place » .
Les associations demandaient quant à elle le retrait pur et simple de cette disposition.
Quelque vétérans à qui une indemnisation avait été refusée ont entretemps décidé de se tourner vers la justice administrative, avec succès pour au moins une quinzaine d'entre eux.