1960 : la France devient la quatrième puissance nucléaire mondiale
Par Dominique CHABROL

L'explosion de « Gerboise bleue » , la première bombe atomique française, le 13 février 1960 au Sahara algérien, fait de la France la 4e puissance nucléaire mondiale et lui permet de retrouver une place de premier plan sur la scène internationale en la matière.
Programmé depuis des mois à Reggane, dans le désert du Tanezrouft, le tir a été repoussé trois jours plus tôt en raison des mauvaises prévisions météo. Mais ce 13 février, les conditions sont idéales et une ultime fusée rouge est tirée une minute avant l'explosion.
L'engin au plutonium d'une puissance de 60 à 70 kilotonnes - près de quatre fois celle de la bombe d'Hiroshima - a été perché au sommet d'un mât d'une centaine de mètres. La déflagration pulvérise l'installation et le sable se vitrifie sous l'effet de la chaleur dans un rayon de 300 mètres.
« Au fur et à mesure que les secondes passent, le champignon dont le sommet devient blanchâtre s'élargit de plus en plus. Il a la forme d'un ballon sphérique (...) Il a maintenant semble-t-il trois km de haut » , raconte un témoin de l'explosion dont l'AFP rapporte les impressions.
Il s'agit alors de la 211e explosion atomique dans le monde et du premier essai nucléaire le plus puissant jamais réalisé. Pour les spécialistes du nucléaire militaire, « Gerboise bleue » - du nom d'un petit rongeur des sables - est un succès total. Trois heures après le tir, la Défense assure qu' « il n'y a pas eu de retombées radioactives » sur les zones habitées.
L'explosion de la première bombe A française consacre quinze ans d'efforts, le plus souvent dans le plus grand secret, pour doter la France de l'arme atomique. Un programme lancé dès 1945 avec la création du Commissariat à l'énergie atomique, le CEA, poursuivi quelles que soient les majorités sous la IVe République, et boosté avec le retour en 1958 de général de Gaulle au pouvoir.
Après les Etats-Unis (en 1945), l'URSS (1949) et la Grande-Bretagne (1952), la France intègre le cercle encore très restreint des puissances nucléaires, avant la Chine (1964) et l'Inde dix ans plus tard (1970).
- 210 essais français en 36 ans -
Le premier tir français déclenche un tonnerre de protestations. En France, où une partie de la gauche est très hostile à l'arme atomique, comme à l'étranger. Vives critiques notamment des Etats-Unis, qui ne souhaitent pas que le club des puissances atomiques s'élargisse et redoutent une escalade nucléaire de la part d'un pays membre de l'Otan.
Le lendemain de l'explosion, le quotidien L'Echo d'Alger exprime pourtant le sentiment national : « En s'affirmant comme puissance atomique, la France ne s'attirera pas - loin de là - la sympathie de tous, mais elle aura au moins acquis le droit à leur respect, et c'est en somme tout ce que nous leur demandons » .
Trois autres tirs aériens compléteront la série des Gerboises, entre avril 1960 et avril 1961, puis la France procèdera jusqu'en 1966, toujours au Sahara, à des tirs souterrains. Après l'indépendance de l'Algérie, en 1962, elle poursuivra pendant encore quatre ans ses tirs au Sahara, en vertu d'un accord secret avec les responsables algériens.
A partir de 1966, le polygone de tir est ensuite transféré en Polynésie française, où les essais ont d'abord lieu dans l'atmosphère sur les sites de Moruroa et Fangataufa, puis redeviennent souterrains à partir en 1974.
Comme les Américains ou les Russes avant eux, les Français ne se sont guère préoccupés pour leur premier tir des retombées radioactives dans l'atmosphère. Une zone de 90.000 km2 a bien été interdite au survol aérien dès le 8 janvier 1960, mais ni ceux qui participent aux essais, ni bien sûr les populations locales, n'ont été informés de la réalité des risques.
Il faudra attendre les années 2000, et le long combat pour faire valoir leurs droits de vétérans des essais ayant développé des cancers pour en savoir plus sur les conséquences des tirs.
Six ans après « Gerboise bleue » , la France fera exploser sa première bombe H (thermonucléaire), beaucoup plus puissante que la bombe à fission, au-dessus de Fangataufa. Elle procèdera au total à 210 essais nucléaires, avant que Jacques Chirac n'annonce leur arrêt définitif le 29 janvier 1996, après une dernière série de tirs qui devait déclencher une nouvelle vague de protestations.
La simulation permet depuis de tester en laboratoire l'efficacité des armes nucléaires que la France n'a cessé de perfectionner. Et les successeurs du général de Gaulle à l'Elysée ont tous repris à leur compte sa conception de la dissuasion : être capable d'infliger à l'adversaire des « dommages inacceptables » , à défaut de l'anéantir totalement.